[topic unique] LIVRE

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Plongeon
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Re: [topic unique] LIVRE

Message par Plongeon »

je l'ai lu à 17 ans...ça a transformé ma vie de basketteur...:mrgreen:

en fait il faut tout lire épicétou...
visiteur
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Re: [topic unique] LIVRE

Message par visiteur »

C'est ce que je m'emploie à faire... :mrgreen:
Pour changer ma vie de... je sais pas trop quoi en fait... :mrgreen:
visiteur
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Re: [topic unique] LIVRE

Message par visiteur »

Plongeon ayant manifestement raison en recommandant la lecture intégrale de l’œuvre de Kafka, je contribue à sa volonté en reproduisant ici quelques nouvelles très courtes, qui n’ont pas bien sûr pas l’ampleur et la puissance de la Métamorphose mais qui ont tout au moins le mérite de donner une idée de l’univers de cet immense écrivain.


La promenade inopinée

« Quand le soir, on paraît avoir définitivement résolu de rester chez soi, qu’on a enfilé sa robe de chambre, qu’après le dîner, on s’est assis à la table éclairée pour se livrer à tel travail ou à tel jeu, après lequel on va d’ordinaire se coucher ; quand il fait dehors un temps maussade, qui semble à demeurer chez soi ; quand on est resté si longtemps qu’on ne peut plus sortir sans provoquer l’étonnement général, quand la cage d’escalier est déjà plongée dans l’obscurité et le verrou déjà mis à la porte d’entrée ; et quand, alors, malgré tout, on se lève dans un brusque sentiment de malaise, qu’on change de veston, qu’on reparaît immédiatement en tenue de ville, qu’on déclare être obligé de sortir et qu’après avoir pris brièvement congé, on s’en va, en effet, et qu’on imagine avoir laissé plus ou moins d’irritation derrière soi, selon la rapidité avec laquelle on a fermé la porte ; quand on se retrouve alors dans la rue avec des membres qui répondent à la liberté inespérée qu’on vient de leur procurer par une mobilité inhabituelle ; quand on sent rassemblé dans cette seule décision tout le pouvoir de décision dont on était capable ; quand on reconnaît, en accordant à cette constatation plus d’importance qu’à l’ordinaire, que l’on a en soi le pouvoir, plus encore que le besoin, de provoquer et de supporter le changement le plus soudain, et qu’on court tout au long des rues- alors, on est, ce soir-là, tout à fait sorti de sa famille, laquelle s’abîme dans le néant, tandis que, sûr de soi, avec des contours bien dessinés dans la nuit, en se frappant de grands coups sur les cuisses, on accède à sa forme véritable. Cette impression s’accroît encore quand, à cette heure tardive, on rend visite à un ami pour prendre de ses nouvelles. »


Résolutions

« Il ne doit pas être bien difficile de s’arracher à un état de marasme, même s’il faut y appliquer toute son énergie. Je me lève vivement de mon fauteuil, je fais le tour de ma table, je fais agir ma tête et mon cou, je mets de la flamme dans mon regard, je tends les muscles de mon visage. Je vais systématiquement à l’encontre de mon sentiment, je salue A. avec fougue quand il s’apprête à me rendre visite ; je tolère aimablement la présence de B. dans ma chambre ; je savoure à longs traits, en dépit de ma souffrance et de mon ennui, tout ce que C. va me raconter.
Mais, même si je procède ainsi, il suffira d’une erreur (qui ne saurait manquer) pour bloquer le tout, les choses faciles comme les choses difficiles, et je vais me mettre à tourner en rond.
C’est pourquoi il est de meilleur conseil de tout accepter, de se comporter comme une masse inerte, même si l’on se sent comme emporté par le vent, de ne se laisser entraîner à aucun pas inutile, de regarder les autres avec un regard vide d’animal, de n’éprouver aucun remords, bref d’écraser de ses propres mains le dernier fantôme de vie qui subsiste encore, autrement dit d’ajouter encore du silence de la tombe et de ne rien laisser exister en dehors de lui.
Un geste caractéristique des états de ce genre consiste à se passer le petit doigt sur les sourcils. »



Le malheur du célibataire

« Il semble que ce soit affreux d’être célibataire, et, vieillard gardant à grand peine sa dignité, de demander accueil aux autres, quand on veut passer une soirée en compagnie ; d’être malade et, du coin de son lit, de considérer la chambre vide pendant des semaines ; de toujours prendre congé à la porte des maisons, de ne jamais grimper l’escalier au côté de sa femme ; de n’avoir dans sa chambre que des portes de communication s’ouvrant sur les appartements des autres ; de rentrer chez soi en portant son repas du soir à la main ; d’être obligé d’admirer les enfants des autres, sans avoir le droit de répéter sans cesse : je n’en ai pas ; de se composer une apparence et un maintien calqués sur un ou deux célibataires, surgis de nos souvenirs de jeunesse.
Voilà comme il en sera, à cela près qu’on en est là en réalité aujourd’hui et qu’on y sera plus tard, avec un corps réel et une tête réelle, par conséquent aussi avec un front pour cogner dessus avec la main. »



Regards distraits à la fenêtre

« Qu’allons-nous faire dans ces jours de printemps qui ne vont pas tarder à venir ? Ce matin, le ciel était gris, mais si l’on s’approche maintenant de la fenêtre, on est surpris et on presse la joue contre l’espagnolette.
En bas, on voit la lumière du soleil, déjà déclinant, il est vrai, sur le visage de cette jeune fille, encore presque une enfant, qui marche et qui tourne la tête, et en même temps, on voit l’ombre de l’homme qui marche derrière elle, d’un pas plus rapide.
Maintenant, l’homme est passé et le visage de l’enfant est à nouveau lumineux. »



En rentrant chez soi

« Quel pouvoir de conviction n’y a-t-il pas dans l’air, après l’orage ! Mes mérites m’apparaissent et s’imposent à moi ; il est vrai que je ne cherche pas à leur résister.
Je marche d’un pas ferme et mon rythme est le rythme tout ce côté de la rue, le rythme de la rue entière, le rythme de tout le quartier. Je suis à juste titre responsable de tous les coups frappés aux portes ou sur les tables, de tous les toasts que l’on porte, de tous les couples d’amoureux réunis dans les lits, sous les échafaudages des maisons en construction, pressés au bord des murs dans les ruelles sombres, sur les canapés des bordels. Je pèse mon passé et suppute mon avenir, je les trouve excellents tous les deux, sans pouvoir donner la préférence à l’un ou à l’autre ; je ne peux incriminer que l’injustice de la Providence, qui m’a favorisé de la sorte.
Ce n’est qu’en entrant dans ma chambre que je me sens un peu pensif, alors que je n’avais rien trouvé en montant l’escalier, qui fût digne d’occuper mes pensées. Je ne trouve pas beaucoup de réconfort à ouvrir grand la fenêtre et à écouter encore un peu de musique au fond du jardin.



Le passager du tramway


« Je suis debout sur la plate-forme du tramway et je suis dans une complète incertitude en ce qui concerne ma position dans ce monde, dans cette ville, envers ma famille. Je serais incapable de dire, même de la façon la plus vague, quels droits je pourrais revendiquer à quelque propos que ce soit. Je ne puis aucunement justifier de me trouver sur cette plate-forme, la main passée dans cette poignée, entraîné par ce tramway, ou que d’autres gens descendent de voiture et s’attardent devant des étalages. Personne, il est vrai, n’exige rien de tel de moi, mais peu importe.
La voiture s’approche d’une station, une jeune fille s’avance vers le marchepied, prête à descendre. Je la vois aussi nettement que si je l’avais touché du doigt. Elle est vêtue de noir, les plis de sa jupe sont presque immobiles ; son corsage est ajusté, avec une collerette de dentelle blanche à petites mailles ; la main gauche est à plat contre la paroi de la voiture ; de la main droite, elle appuie son parapluie sur la deuxième marche. Son visage est hâlé ; son nez légèrement pincé, est large et rond du bout. Elle a une abondante chevelure brune, un peu ébouriffée sur la tempe droite. Elle a l’oreille petite et bien plaquée ; mais comme je suis tout près, j’aperçois de derrière tout le pavillon de l’oreille droite, ainsi que l’ombre qu’il porte près de sa racine.
Je me suis demandé ce jour- là : d’où vient qu’elle ne s’étonne pas d’être comme elle est, qu’elle garde la bouche close et ne dise rien de tout cela ?



Robes

« Souvent, quand je vois des robes ornées de plis, de ruches et de franges de toutes sortes, bien tendues sur de jolis corps, je pense qu’elles ne resteront pas longtemps ainsi ; elles prendront des plis qu’on ne pourra plus lisser, la poussière se nichera au plus profond des ornements et on ne l’en retira plus, et personne n’aura la tristesse et le ridicule d’enfiler chaque matin cette belle rose précieuse, pour ne la retirer que le soir. Et pourtant, il en existe de ces jeunes filles, de jolies filles pourtant aux muscles ravissants, aux fines chevilles, à la peau doucement tendue, avec des flots de cheveux vaporeux, qui enfilent journellement ce sempiternel déguisement, posent chaque jour le même visage dans le creux de la même main et le contemplent dans le même miroir. Parfois seulement, le soir, en rentrant tard de quelque fête, elles découvrent dans leur miroir un visage usé, bouffi, poussiéreux, un visage trop vu et à peine mettable. »


L’amoureux éconduit

« Quand je rencontre une jolie fille, que je lui dis : « sois gentille, viens avec moi » et qu’elle passe son chemin, elle veut dire par là :
« Tu n’es pas un duc au nom prestigieux, tu n’es pas un Américain à carrure de Peau-Rouge, aux yeux horizontaux, à la peau massée par le vent des prairies et par les fleuves qui les arrosent, tu n’es pas allé vers les grands lacs qui se trouvent je ne sais où et tu n’as pas vogué sur leurs eaux. Dis-moi donc, je te prie, pourquoi une jolie fille comme moi devrait venir avec toi.
- Tu oublies qu’aucune automobile ne te berce à grandes envolées de par les rues ; je ne vois pas les seigneurs de ta suite, serrés dans leurs habits, rangés derrière toi en strict demi-cercle et marmonnant pour toi leurs formules de bénédiction ; tes seins sont enfermés comme il faut dans ton corset, mais tes cuisses et ta croupe montrent moins de retenue, tu portes une robe de taffetas plissé qui faisait notre bonheur à tous l’automne dernier et pourtant- malgré ce dangereux vêtement que tu portes sur toi- il t’arrive de sourire.
- Oui, nous avons raison tous les deux et, pour ne pas nous en administrer la preuve irréfutable, mieux vaut n’est-ce pas ? rentrer chez nous, chacun de son côté. »



Proposé à la réflexion des gentlemen-riders

« Rien, quand on y réfléchit, ne peut inciter à vouloir être le premier dans une course de chevaux.
La gloire d’être reconnu comme le premier cavalier du pays donne, au moment où l’orchestre entonne sa fanfare, bien trop de joie pour qu’on puisse éviter le repentir dès le lendemain matin.
La jalousie des concurrents, gens perfides et non sans influence, ne peut manquer de nous blesser dès que nous franchissons à cheval l’étroit paddock ; après ces vastes espaces, bientôt vides devant nous, à l’exception de quelques cavaliers tassés sur leurs montures, qu’on devinait minuscules au bord de l’horizon.
De nombreux amis s’empressent d’aller chercher leur gain, mais c’est à peine qu’ils tournent la tête vers nous, en nous criant hurrah ! depuis les lointains guichets. Quant à nos meilleurs amis, ils n’ont pas misé sur notre cheval ; ils craignaient, si nous perdions, d’avoir à nous le reprocher ; mais, maintenant que notre cheval est arrivé en tête et qu’ils n’ont rien gagné, ils se détournent quand nous passons devant eux et préfèrent regarder du côté des tribunes.
Derrière, les concurrents, bien en selle, tentent de mesurer l’étendue de leur malheur et l’injustice dont ils ont dû être victimes ; ils prennent l’air dégagé, comme si une autre course aller commencer, enfin une course sérieuse après ce jeu d’enfants. Beaucoup de dames trouvent le vainqueur ridicule parce qu’il se rengorge et ne sait que faire de ces sempiternelles salutations, poignées de main, accolades et courbettes, tandis que les vaincus serrent les lèvres et tapotent l’encolure de leurs chevaux, dont la plupart se sont mis à hennir.
Enfin, voici que le ciel s’est couvert de nuages et qu’il se met à pleuvoir.



La fenêtre sur rue

« Quiconque vit abandonné et voudrait cependant, çà ou là, lier quelque relation, quiconque, en face des changements que lui imposent les heures, les saisons, le métier ou toutes autres circonstances, veut trouver un bras, un bras quelconque auquel se tenir- celui-là ne pourra pas se passer longtemps d’une fenêtre sur rue. Et même s’il en est au point de ne plus rien chercher, même s’il n’est plus qu’un vieil homme recru de fatigue qui s’appuie à sa fenêtre et promène ses yeux entre le public et le ciel, la tête un peu rejetée en arrière, sans plus rien vouloir, les chevaux l’entraîneront cependant dans leur cortège de voitures et de bruit, pour le replonger enfin dans le concert des hommes. »
visiteur
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Re: [topic unique] LIVRE

Message par visiteur »

Les fidélités successives par Nicolas d’Estienne d’Orves


Retour à des choses moins enivrantes que Franz Kafka ce qui ne veut pas dire qu’elles ne soient pas intéressantes.

A la rentrée 2012, j’ai trouvé ce gros bouquin sur l’étal d’une grande surface et m’en suis emparé. J’étais en effet curieux de découvrir les qualités de créateur d’un individu dont j’apprécie pas mal la critique littéraire.

J’avoue que le résultat m’a pas mal séduit. C’est une belle histoire, qui à défaut d’originalité dans les thèmes déployés, est très bien conduite, avec des personnages extrêmement bien construits et une histoire sachant ménager des rebondissements.

L’histoire est fait la variation de deux thèmes déjà abordés par d’autres auteurs : le premier thème est celui de l’amour de deux hommes pour une même femme et l’histoire de leur destruction réciproque, avec ce petit trait de sadisme en plus qu’il s’agit de deux frères et d’une belle sœur… Le second thème en jeu est celui des illusions des représentations de la seconde guerre mondiale et en particulier de la description du monde de la collaboration ou comment un être intelligent et pur peut se retrouver précipité dans ce monde par le fait de sa naïveté et de sa fraîcheur pendant que le véritable salopard se trouve du côté de la résistance… En clair, ce livre est un peu le mélange de Jules et Jim et de Lacombe Lucien (films respectivement de François Truffaut inspiré du roman de Henri Pierre Roché et de Louis Malle sur un scénario co- écrit avec Patrick Modiano), même si évidemment l’histoire n’a strictement rien à voir.

Il faudrait d’ailleurs nuancer le propos, les protagonistes sont suffisamment complexes pour ne pas s’en tenir à une représentation manichéenne. Même si bien évidemment, l’auteur veut introduire une vision politiquement incorrecte de la représentation qu’on se fait généralement de l’époque et de ceux qui y ont participé… Compte tenu de son nom, il peut se permettre ce genre de fantaisie qu’à d’autres on reprocherait certainement… Mais au-delà de cette vision iconoclaste, ce qu’il faut surtout retenir de l’œuvre, c’est comment deux être totalement étranger au monde extérieur, vivant dans une sorte de cocon familial protecteur sur une île éloignée des contingences du monde extérieur (enfin pas de toutes non plus…) se retrouvent plongés, à la faveur de circonstances exceptionnelles dans des aventures qui les dépassent et dont aucun ne sortira indemne, chacun les ayant affronté avec ce qu’il croyait juste de faire, cédant à leurs illusions ou à leur cynisme…

Comme déjà noté, j’ai plus de mal avec les œuvres de fiction qui mêlent des personnages réels. Quand il s’agit juste de les évoquer, ça va, mais lorsqu’on leur fait jouer leur propre histoire dans un roman, je trouve ce jeu limite. Evidemment, ça donne peut être un peu plus de consistance à la restitution du climat d’une époque, mais il me semble qu’on peut s’épargner ce genre d’artifices en utilisant exclusivement des personnages de fiction.

Il y’a tout de même une originalité de création en ce sens que le roman se constitue en deux parties distinctes, la partie la plus importante étant la reconstitution d’un journal écrit par le frère collabo après qu’il a été gracié, au bagne de Clairvaux.

C’est de cette partie dont j’extrais le passage ci-dessous, un moment de pause dans la haine que se vouent les deux frangins au moment de leurs retrouvailles en 1941 à Paris.

« Je l’avoue sans fausse honte : les quelques jours que Victor a passés à Paris, en ce printemps de l’année 1941, comptent parmi les plus beaux souvenirs de mes années parisiennes. Si jamais tu lis ces mots, Victor, sache que je n’ai jamais été si proche de toi, de ta réalité intérieure. Durant ces belles journées de mai, notre alchimie fraternelle est parvenue à renaître avec l’innocence d’un premier matin.

En toi, je retrouvais ma famille, mes racines, mes origines. J’en venais même à me demander comment j’avais pu à ce point tourner le dos à mon enfance, à ces souvenirs uniques, tellement plus vivaces que la morne vie d’un citadin ou d’un banlieusard.

En te voyant marcher dans Paris, de ton pas à la fois décidé et boitillant, en te voyant traverser le Pont-Neuf, longer Notre-Dame, attaquer les Champs- Elysées, la Concorde, les Invalides, les escaliers de Montmartre ou de Belleville, j’ai compris combien toi et moi étions du même sang, de la même sève. Que je le veuille ou non, Malderney coulait toujours dans mes veines. J’avais eu beau me persuader du contraire, changer de vie, de nationalité, d’identité parfois, je restais Guillaume Berkeley, fils de la flamboyante et regrettée Virginia, frère du robuste Victor, aîné admiré et jalousé, mais à qui j’avais décidé d’accorder mon pardon.

Ah, Victor ! Que j’étais heureux de te faire découvrir cette ville dont nous avions tant rêvé ensemble, assis au bord de la Coupée, à l’égal de l’Atlantide ou de la ville d’Ys. Comme j’étais fier de jouer les cicérones, d’être le guide, le pilote-le grand frère. Quelle joie de voir ton regard fasciné, émerveillé, devant le dôme du Panthéon, le clocher de Saint- Germain - des-Près, de Saint- Sulpice, les macramés de la Tour Eiffel. L’espace de quelques heures, toi et moi n’étions plus dans le Paris occupé, avec ses soldats allemands, ses vélos taxis, ses panneaux en gothique et ses drapeaux à croix gammée. Nous avancions tous deux dans un Paris rêvé par et pour nous, comme la réalisation d’un rêve d’enfance. Et puis nous étions ensemble, voilà ce qui comptait. Marchant le long de la Seine, dans les ruelles du Marais, sur les Grands Boulevards, toi et moi recréions ce lien indissoluble, oubliant les querelles, les humiliations, cette sotte aventure avec Pauline. Le plus étrange, c’est que je parvenais à anesthésier mes craintes, à tout ce que mon retour à Malderney risquait de provoquer.

Toi et moi, mon frère, mon modèle, profitions des joies de l’instant, des sublimes lumières du Paris de mai, comme si cet étrange voyage de noces célébrait nos retrouvailles et nous liait à jamais. »
chalon71
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Re: [topic unique] LIVRE

Message par chalon71 »

Quand je vous lis, ça me donne vraiment envie de me remettre dans la lecture.
awaremannn
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Re: [topic unique] LIVRE

Message par awaremannn »

Ouais, visiteur donne vraiment envie =D>

Récemment j'ai lu world war Z, dont a été (très librement) inspiré le film sorti il y a quelques mois avec brad pitt. Le livre se présente comme une suite de témoignages de différents protagonistes survivants à une guerre mondiale contre des zombies, le narrateur, qui intervient peu à part dans l'introduction, étant un émissaire de l'ONU, ou de ce qu'il en reste, chargé de faire un rapport détaillé sur les conséquences de la guerre contre les "Z". On a donc une suite de courts récits, plus ou moins chronologique, mais se déroulant dans des lieux et des contextes très différents, de diverses "tranches de vies" pendant cette guerre. Médecins, soldats de toutes sortes, hommes d'affaires plus ou moins vereux, mercenaires, responsables politiques en disgrâce ou au contraire qui ont profité de la guerre pour monter dans la hiérarchie, les intervenants son assez variés, et on a le droit à une critique de pas mal d'aspects de notre mode de vie moderne.
Les zombies eux-même sont sans doute un symbole des terroristes, embrigadés aveuglément dans une cause, par diverses groupuscules dont on ne connait rien, en tout cas c'est ce qu'on peut imaginer lorsqu'on lit les différences entre cette guerre contre les zombies et une guerre classique : des ennemis qui n'ont jamais peur de mourir, qui avancent même quand tous leurs camarades sont morts, qui n'ont pas de chef, qui sont juste prêts à mourir pour bouffer les humains. Un peu comme, dans "Zombies" de Romero, les zombies étaient le symbole des consommateurs hébétés dans un supermarché.
Mais les zombies sont surtout un prétexte pour mettre l'humanité en position de survie, et pour voir qui s'en sort, et comment.
C'est pas le roman du siècle, mais j'ai bien aimé, le côté très décousu peut dérouter par contre.

En ce moment je lis "Mont-Oriol", de Maupassant, pas vraiment le même style, j'avais jamais entendu parlé de ce roman, mais à part qu'il est bien écrit, qu'il se lit tout seul, que Maupassant était quand même un sacré misogyne et antisémite, c'est une étude intéressante du fonctionnement du capitalisme de l'époque.
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visiteur
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Re: [topic unique] LIVRE

Message par visiteur »

awaremannn a écrit :Ouais, visiteur donne vraiment envie =D>


En ce moment je lis "Mont-Oriol", de Maupassant, pas vraiment le même style, j'avais jamais entendu parlé de ce roman, mais à part qu'il est bien écrit, qu'il se lit tout seul, que Maupassant était quand même un sacré misogyne et antisémite, c'est une étude intéressante du fonctionnement du capitalisme de l'époque.
Merci, c'est le but...

Bon tu comprends décidément rien aux femmes, c'est pas grave, t'es plus heureux comme ça... :mrgreen:
Maupassant est un fabuleux analyste du coeur féminin, un peu comme son compère Flaubert... Et quand tu les connais bien hein.... :mrgreen:
Ceci dit Mont Oriol, je l'ai lu également quand je me suis tapé l'intégrale de ses romans et j'en ai pas du tout gardé un grand souvenir. Maupassant c'est pour moi l'auteur d'Une Vie et de Bel Ami, qui sont pour moi, de très bons romans. Pas trop exploré ses nouvelles en revanche, ça reste à venir...
J'ai pas véritablement souvenir de son antisémitisme. Attention à ne pas confondre préjugés à l'égard d'une communauté et volonté de nuire à celle-ci voire volonté de la détruire. Si t'as des exemples concrets à me soumettre, je suis preneur.
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Re: [topic unique] LIVRE

Message par Kozak »

visiteur a écrit : J'ai pas véritablement souvenir de son antisémitisme. Attention à ne pas confondre préjugés à l'égard d'une communauté et volonté de nuire à celle-ci voire volonté de la détruire. Si t'as des exemples concrets à me soumettre, je suis preneur.
On fera le même constat que celui déjà opéré pour beaucoup d'hommes de son époque: il n'était ni plus ni moins antisémite que la société dans laquelle il vivait...
Car un homme qui crie n'est pas un ours qui danse...
awaremannn
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Re: [topic unique] LIVRE

Message par awaremannn »

Kozak a écrit :
visiteur a écrit : J'ai pas véritablement souvenir de son antisémitisme. Attention à ne pas confondre préjugés à l'égard d'une communauté et volonté de nuire à celle-ci voire volonté de la détruire. Si t'as des exemples concrets à me soumettre, je suis preneur.
On fera le même constat que celui déjà opéré pour beaucoup d'hommes de son époque: il n'était ni plus ni moins antisémite que la société dans laquelle il vivait...
Tout a fait, pas mal d'auteurs classiques ont ecrit des choses avec des superbes prejugés sur cette "race". La distinction entre avoir des prejugés contre les juifs et vouloirs les eradiquer, ou les controler au moins, me semble assez faible quand même, car quand on pense visiblement que les juifs peuvent diriger tout ce qui a un rapport a l'argent, et donc diriger le monde, dans le contexte de developpement du capitalisme dans lequel vit Maupassant, on peut assez vite en deduire qu'il faut les empecher de diriger le monde. Mais c'est vrai que pour ca j'ai pas d'exemple.

Par contre pour la misogynie, ce soir en rentrant je te mettrais quelques citations qui ne concernent pas le coeur des femmes, mais bien leur intelligence (qui n'en ai pas, enfin tu verras, ca plaira beaucoup a Boubou j'en suis sur :mrgreen: )
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Re: [topic unique] LIVRE

Message par Kozak »

awaremannn a écrit : La distinction entre avoir des prejugés contre les juifs et vouloirs les eradiquer, ou les controler au moins, me semble assez faible quand même, car quand on pense visiblement que les juifs peuvent diriger tout ce qui a un rapport a l'argent, et donc diriger le monde, dans le contexte de developpement du capitalisme dans lequel vit Maupassant, on peut assez vite en deduire qu'il faut les empecher de diriger le monde. Mais c'est vrai que pour ca j'ai pas d'exemple.
Bah, quelques années plus tard, on aura eu aussi droit à la thèse du complot judéo-bolchevique en vue de détruire le capitalisme, comme quoi le fond importe peu au final :roll:
Car un homme qui crie n'est pas un ours qui danse...
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Message par visiteur »

awaremannn a écrit :
Tout a fait, pas mal d'auteurs classiques ont ecrit des choses avec des superbes prejugés sur cette "race". La distinction entre avoir des prejugés contre les juifs et vouloirs les eradiquer, ou les controler au moins, me semble assez faible quand même, car quand on pense visiblement que les juifs peuvent diriger tout ce qui a un rapport a l'argent, et donc diriger le monde, dans le contexte de developpement du capitalisme dans lequel vit Maupassant, on peut assez vite en deduire qu'il faut les empecher de diriger le monde. Mais c'est vrai que pour ca j'ai pas d'exemple.

Par contre pour la misogynie, ce soir en rentrant je te mettrais quelques citations qui ne concernent pas le coeur des femmes, mais bien leur intelligence (qui n'en ai pas, enfin tu verras, ca plaira beaucoup a Boubou j'en suis sur :mrgreen: )
Il ne faut pas oublier que les Juifs sont introduits dans les milieux financiers, que ce soit au 19ème ou même au 21ème. Généralement ils y excellent, et ça n'est pas un préjugé c'est du vécu... :mrgreen: Dans ma promo ils représentaient près de 20% des étudiants alors qu'ils ne représentent qu'1% de la population française. Bon y'avait pas que des aigles non plus... :mrgreen:

Attention à ne pas généraliser non plus sur l'intelligence des femmes... Je ne me rappelle plus du tout de Mont Oriol (si ce n'est que ça se passe à la Bourboule non?), mais il est tout à fait possible qu'il ait voulu se livrer à quelques portraits de cruches... (il y'en a il y'en a, beaucoup même... :mrgreen: ) Et peut être plus qu'à se livrer à une diatribe mysogine, à attaquer un milieu (la bourgeoisie) en en montrant sa bêtise...

Dans Pierre et Jean, qui est un autre de ces romans méconnus, il fait un portrait tout en nuances d'une femme adultère (dont personne ne sait qu'elle l'est, surtout pas son c... de mari) mais dont son fils cadet se rend progressivement compte qu'il est le fruit d'une liaison qu'elle n'arrive pas à oublier... Comme dans une Vie, je ne trouve pas qu'il assassine particulièrement les femmes.... Bel Ami, c'est aussi et surtout l'histoire d'un homme qui arrive à ses fins grâce aux femmes...

Flaubert avec Madame Bovary, c'est d'une toute autre ampleur en matière de mysoginie...
awaremannn
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Message par awaremannn »

visiteur a écrit :
awaremannn a écrit :
Tout a fait, pas mal d'auteurs classiques ont ecrit des choses avec des superbes prejugés sur cette "race". La distinction entre avoir des prejugés contre les juifs et vouloirs les eradiquer, ou les controler au moins, me semble assez faible quand même, car quand on pense visiblement que les juifs peuvent diriger tout ce qui a un rapport a l'argent, et donc diriger le monde, dans le contexte de developpement du capitalisme dans lequel vit Maupassant, on peut assez vite en deduire qu'il faut les empecher de diriger le monde. Mais c'est vrai que pour ca j'ai pas d'exemple.

Par contre pour la misogynie, ce soir en rentrant je te mettrais quelques citations qui ne concernent pas le coeur des femmes, mais bien leur intelligence (qui n'en ai pas, enfin tu verras, ca plaira beaucoup a Boubou j'en suis sur :mrgreen: )
Il ne faut pas oublier que les Juifs sont introduits dans les milieux financiers, que ce soit au 19ème ou même au 21ème. Généralement ils y excellent, et ça n'est pas un préjugé c'est du vécu... :mrgreen: Dans ma promo ils représentaient près de 20% des étudiants alors qu'ils ne représentent qu'1% de la population française. Bon y'avait pas que des aigles non plus... :mrgreen:

Attention à ne pas généraliser non plus sur l'intelligence des femmes... Je ne me rappelle plus du tout de Mont Oriol (si ce n'est que ça se passe à la Bourboule non?), mais il est tout à fait possible qu'il ait voulu se livrer à quelques portraits de cruches... (il y'en a il y'en a, beaucoup même... :mrgreen: ) Et peut être plus qu'à se livrer à une diatribe mysogine, à attaquer un milieu (la bourgeoisie) en en montrant sa bêtise...

Dans Pierre et Jean, qui est un autre de ces romans méconnus, il fait un portrait tout en nuances d'une femme adultère (dont personne ne sait qu'elle l'est, surtout pas son c... de mari) mais dont son fils cadet se rend progressivement compte qu'il est le fruit d'une liaison qu'elle n'arrive pas à oublier... Comme dans une Vie, je ne trouve pas qu'il assassine particulièrement les femmes.... Bel Ami, c'est aussi et surtout l'histoire d'un homme qui arrive à ses fins grâce aux femmes...

Flaubert avec Madame Bovary, c'est d'une toute autre ampleur en matière de mysoginie...
Mont Oriol ça se passe effectivement dans une ville d'eau fictive, dans le coin de la Bourboule
L'heroïne est effectivement une petite cruche naïve, une "teubé bourge qui connait rien à la vie" comme ils disent maintenant (il y en a plein, on est d'accord :mrgreen: ), et les hommes en prennent aussi pour leurs grades, sauf que quand il parle de la crucherie de la femme il écrit des trucs du genre "Machin lui expliquait cela avec son intelligence, et cela lui ouvrait de nouveaux horizons car elle n'avait , comme toutes les femmes, que son instinct et sa sensibilité" (c'est en très gros j'ai pas le bouquin là, et j'ai la flemme de rechercher les passages de toutes façons), mais on est d'accord que tout le monde en prend plein la tête, et que c'est assez jouissif d'ailleurs. Simplement les hommes n'ont pas droit aux mêmes généralisations peu flatteuses que les juifs ou les femmes.
Je disais ça juste parce que ça montre que ça date vraiment d'une autre époque, c'est tout :wink:

Mais en fait ceux qui en prennent le plus plein la tête, ce sont les médecins, qui sont des personnages centraux dans le fonctionnement d'une ville d'eau. Et d'un autre côté, au point du roman où j'en suis en tout cas, le banquier juif est un des personnages les plus malins (à part que sa jolie petite femme se tape un autre mec dans les bois mais bon je parie que ça va pas durer :mrgreen: )
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Message par visiteur »

awaremannn a écrit :Mont Oriol ça se passe effectivement dans une ville d'eau fictive, dans le coin de la Bourboule
L'heroïne est effectivement une petite cruche naïve, une "teubé bourge qui connait rien à la vie" comme ils disent maintenant (il y en a plein, on est d'accord :mrgreen: ), et les hommes en prennent aussi pour leurs grades, sauf que quand il parle de la crucherie de la femme il écrit des trucs du genre "Machin lui expliquait cela avec son intelligence, et cela lui ouvrait de nouveaux horizons car elle n'avait , comme toutes les femmes, que son instinct et sa sensibilité" (c'est en très gros j'ai pas le bouquin là, et j'ai la flemme de rechercher les passages de toutes façons), mais on est d'accord que tout le monde en prend plein la tête, et que c'est assez jouissif d'ailleurs. Simplement les hommes n'ont pas droit aux mêmes généralisations peu flatteuses que les juifs ou les femmes.
Je disais ça juste parce que ça montre que ça date vraiment d'une autre époque, c'est tout :wink:

Mais en fait ceux qui en prennent le plus plein la tête, ce sont les médecins, qui sont des personnages centraux dans le fonctionnement d'une ville d'eau. Et d'un autre côté, au point du roman où j'en suis en tout cas, le banquier juif est un des personnages les plus malins (à part que sa jolie petite femme se tape un autre mec dans les bois mais bon je parie que ça va pas durer :mrgreen: )
Comme tu le sais peut être Maupassant n'a pas fait de vieux os et qu'il a dû voir passer pas mal de médecins, donc... :mrgreen:

Comme j'avais le roman en pléiade, j'ai été voir la notice et effectivement ils parlent de l'antisémitisme pour des raisons qui tiennent plus à l'époque qu'au roman lui même, même si l'un des personnages principaux est juif (ce dont je n'avais plus aucun souvenir... :mrgreen: ). Je soumets à ta sagacité la docte analyse que le sieur Louis Forestier fait du personnage d'Andermatt...



"Maupassant a concentré dans son personnage tous les éléments qui font de lui le financier juif. Il a le génie et l'audace en affaires; il mêle à la justesse et à la froideur des appréciations le lyrisme imaginatif des plus grandes entreprises. C'est un poète à sa façon, mais un poète avisé qui ne fait rimer argent qu'avec rendement. Andermatt est différent de tous ceux qui l'entourent jusque dans son enthousiasme. Sa femme le ressent: "ils étaient trop différents sans doute, trop loin l'un de l'autre, de races trop dissemblables."

Le mot était lâché et l'on eut tôt fait d'accuser Maupassant d'antisémitisme. Il est vrai que Mont Oriol paraissait dans une ambiance intellectuelle excitée, en 1886, par la France juive de Drumont. Ce pamphlet avait eu aussitôt un énorme retentissement et ses assertions avaient force de loi aux yeux de l'opinion.


"Tout vient du Juif; tout revient au Juif (...) Aujourd'hui, grâce au Juif, l'argent auquel le monde chrétien n'attachait qu'une importance secondaire et n'assignait qu'un rôle subalterne est devenu tout-puissant. La puissance capitaliste concentrée en un petit nombre de mains gouverne à son gré toute la vie économique des peuples, asservit le travail et se repait des gains iniques acquis sans labeur." (citation de la France juive)

Capitaliste et spoliateur, c'est ainsi que beaucoup jugent le Juif. Il est clair que par le brassage qu'il fait des capitaux, les risques accumulés, les dépouillements qu'il opère sur les paysans, la ruine des sociétés rivales qu'il provoque, l'énorme multiplication des richesses qu'il suscite, Andermatt est le Juif typique dont la plupart des Français font le monstre à abattre: la Ligue nationale antisémite française est fondée en 1889, deux ans après la publication de Mont-Oriol.

Or Maupassant fréquentait sans déplaisir le monde juif de l'art et de la finance: les Straus, les Cahen d'Anvers, les Kann, et même les Rothschild. Le roman est en partie né de la connaissance de ces milieux. Avec Andermatt, l'écrivain ne règle pas ses comptes avec la "race" juive, il peint une figure courante de la France contemporaine. C'est encore "l'humble vérité". Au demeurant, le financier n'est pas antipathique: il a plus de noblesse que Gontran, de fidélité que Brétigny et d'énergie que tous les personnages ensemble. Si Maupassant lui donne une âpreté au gain qui fait table rase de bien des considérations, il ne le charge pas outre mesure. Il veut surtout faire vrai: il y réussit dans les scènes de discussion avec les Oriol, les transactions avec son Conseil d'Administration et les médecins, dans ses admonestations à Gontran. Le personnage ne manque, à l'occasion, ni de sensibilité à l'égard de Christiane, ni d'une générosité bien comprise à l'égard des Ravanel ou des Rémusot.

Surtout, Maupassant a voulu faire d'Andermatt, plus que de Walter, un adepte de la vie moderne: aussi met-il en sa bouche de vibrants éloges des moyens de communication et des pouvoirs de la publicité, même mensongère; le passage sur le nom de Mont-Oriol et la puissance de la réclame est un morceau d'anthologie. Il est déjà l'homme des affiches qui "chantent tout haut" et qui, selon le mot d'Apollinaire en 1912, sont "la poésie ce matin""


Bon n'ayant que des souvenirs brumeux de ce roman, je ne pourrais rien dire pour infléchir ou rejoindre l'analyse du gars... Il a le mérite d'apporter un éclairage sur l'oeuvre.
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Message par visiteur »

Un peu plus haut j’ai parlé d’un bouquin répondant au doux nom de Kaputt écrit par un écrivain peu connu répondant au nom de Curzio Malaparte qui est en fait un pseudonyme. C’est un roman assez marquant sur la seconde guerre mondiale, en particulier sur le front scandinave et d’Europe de l’Est.

Il y’a de fortes chances que la plupart des choses qui sont racontées soient totalement fictives. Mais elles s’imprègnent d’un réalisme qui les rendent totalement crédibles…

Un des passages les plus marquants de ce bouquin, qui a fait l’admiration de très nombreuses générations de critiques comme de lecteurs, est celui correspondant au chapitre 3 de la première partie, intitulé les chevaux de glace.

Les images employées, le symbolisme du destin de ces chevaux prend aux tripes. La beauté du style, le contraste entre la cruauté de l’histoire et la beauté de la nature qui est décrite, fait que souvent, je ressors le bouquin pour relire encore et encore ce chapitre… C’est un peu long, c’est vraiment sans aménité, mais pour moi c’est vraiment de la très grande littérature…

Plongeon serait peut être intervenu pour dire s’il avait retrouvé dans ces quelques pages, les paysages du cercle polaire qu’il doit bien connaître… A défaut de pouvoir désormais donner son avis sur ces lignes, je les lui dédie puisque lui aussi aime la littérature et qu’il intervenait régulièrement sur ce post.


« Ce matin là, j’étais allé avec Svartström voir délivrer les chevaux de leur prison de glace.

Un soleil verdâtre, dans le pâle ciel bleu, brillait comme une pomme verte. Depuis que le dégel avait commencé, la surface glacée du lac Ladoga craquait, gémissait, émettait de temps en temps un cri de douleur aiguë. Dans le cœur de la nuit, du fond du korsu- la baraque enfouie dans la neige au plus profond de la forêt- nous l’entendions brusquement crier, gémir des heures et des heures, jusqu’à l’aube. C’était déjà le printemps : le lac nous soufflait à la figure sa mauvaise haleine, cette odeur dépouillée de bois pourri, de sciure mouillée, caractéristique du dégel. L’autre rive du Ladoga se montrait comme un mince trait de crayon sur du papier buvard. Le ciel était maintenant sans nuages, d’un bleu fané : on eût dit un ciel en papier de soie. Là-bas, au fond, du côté de Leningrad (un nuage de fumée grise stagnait sur la ville assiégée), le ciel était un peu sali, un peu froissé. Une veine verte traversait l’horizon ; on croyait la voir, quelquefois, palpiter comme si elle eût été pleine de sang chaud.

Ce matin-là nous allâmes voir délivrer les chevaux de leur prison de glace. La veille au soir, le Colonel Merikallio avait dit, en flairant le vent : « Il va falloir enterrer les chevaux. Le printemps commence. » Nous descendîmes au lac, à travers un bois de bouleaux épais, parsemé de blocs énormes de granit rouge. Tout à coup le miroir terne du Ladoga s’ouvrit devant nous.

La rive soviétique était imprécise, au bout de l’horizon, dans un brouillard argenté veiné de bleu et de rose. De temps en temps, l’immense forêt de Raikkola nous entendions venir le cri monotone du coucou, l’oiseau sacré de la Carélie. Quelques bêtes sauvages hurlaient parmi les arbres, des voix mystérieuses appelaient, répondaient, insistantes, plaintives, pleines d’une imploration douce et cruelle.


Avant de quitter le korsu du PC finlandais pour descendre au lac, j’étais allé chercher le lieutenant Svartström. J’avais frappé vainement à la porte de sa chambrette du korsu, derrière les écuries. Autour du PC, le bois semblait désert. Et toujours, dans l’air, cette odeur dépouillée, cette odeur tiède dans un air froid. Je m’approchai du korsu des chevaux. Une jeune fille en uniforme de lotta préparait dans un seau une pâtée de cellulose pour le cheval du colonel.
- Yväpäiva, bonjour, dis-je.
- Yväpäiva.
C’était la fille du colonel Merikallio, une grande fille blonde, Finlandaise d’Oulu dans la Botnie de l’Ouest. Elle avait déjà accompagné son père au front, comme lotta, au cours de l’autre guerre finnoise, pendant l’hiver de 1939 ; elle s’occupait de la table du PC et servait à table, sous les yeux de son père, à quelques centaines de mètres des fusils russes.

Les mains livides de froid, elle émiettait dans un seau plein d’eau chaude une large feuille de pâte de cellulose. Le cheval était attaché à un arbre et tournait le cou vers le seau pour flairer l’odeur de la cellulose. L’hiver avait été terrible, le froid épouvantable, la faim, les privations, les fatigues avaient creusé le visage du peuple finlandais. Les lignes dures, osseuses des héros du Kaleva tels que les a peints Gallen Kallela, avaient reparu sur les visages pâles et maigres. Les soldats, les enfants, les femmes, les vieillards, les animaux, tous avaient faim.

Pour nourrir les chevaux, il n’y avait pas un brin de foin, un fétu de paille, un grain d’avoine. Les chiens avaient été exterminés : les gants des soldats étaient faits de peau de chien. Les gens se nourrissaient de pain de cellulose ; et les chevaux aimaient le goût douceâtre de la pâté de cellulose, ce goût de papier cuit.

La jeune fille détacha le cheval, le prit par sa longe, tenant le seau de la main gauche, s’approcha d’un baquet de bois posé sur un banc, y versa la pâté de cellulose, et le cheval se mit à manger lentement, en regardant de temps à autre autour de lui. Il regardait du côté du lac, dont on apercevait l’éclat terne à travers les arbres. Du baquet s’élevait un nuage de vapeur ; le cheval plongeait son museau dans ce nuage, puis relevait la tête, regardait dans la direction du lac et hennissait.
- Qu’y a-t-il ? demandai-je à la jeune fille. Il m’a l’air agité. La fille du colonel Merikallio tourna la tête vers le lac.
- Il sent l’odeur des chevaux, dit-elle.

Moi aussi, je sentais l’odeur des chevaux. C’était une odeur grasse, tiède, adoucie par e parfum de résine exhalé par les pins et la senteur maigre des bouleaux. Le coucou lançait son cri au fond des bois ; un écureuil grimpa, la queue droite, le long d’un tronc d’arbre. La jeune fille reprit le seau, entra dans le korsu des chevaux. Je l’entendis parler aux chevaux avec cette mélodie lente et douce qu’est la langue finnoise ; j’entendais le bruit sourd des sabots sur la litière de branchages de bouleau, le tintement des anneaux de fer, les brefs hennissements d’impatience.

Je me dirigeais vers le lac. Svartström m’attendait à un tournant du sentier, appuyé sur un tronc d’arbre, sa haute toque de mouton rejetée sur la nuque, les jambes enfoncées jusqu’à mi-cuisse dans ses bottes lapones en cuir de renne aux pointes retournées comme celles des babouches persanes. Il se tenait légèrement courbé, les yeux baissés, tapant sa pipe éteinte sur la paume de sa main. Quand je fus près de lui, il leva la tête, me regarda en souriant et dit : Yväpäiva.
- Yväpäiva, Svartström.
Il était pâle, le front humide de sueur, de fatigue et d’insomnie. Il me dit, comme pour s’excuser, qu’il avait passé toute la nuit à tourner dans la forêt avec une patrouille de sissit.
- Où est le colonel Merikallio ? demandai-je.
- Il est monté en ligne, répondit-il. Il me regardait de haut en bas, tout en tapant sa pipe éteinte dans la paume de sa main, et de temps en temps, se tournait vers le lac. Je voyais ses narines frémir. Il respirait du nez, comme font les gens des bois, comme font les sissit :une respiration réduite, prudente, soupçonneuse, à peine un filet d’air.
- Tu veux réellement aller les voir ? dit Svartström. Tu aurais mieux fait d’accompagner le colonel sur la ligne. Il est descendu dans la tranchée exprès pour ne pas les voir passer.
Le vent amenait l’odeur des chevaux, cette odeur grasse et douce.
- Je voudrais les voir une dernière fois avant qu’on les emporte, Svartström.

Nous nous acheminâmes vers le lac. La neige était trempée ; c’était déjà une neige de printemps, non plus blanche, mais ivoirine, avec ces tâches vertes et jaunes qu’ont les vieux ivoires. A certains points, là où les rochers de granit rose affleuraient, elle était vineuse. Et là où les arbres étaient moins épais, elle semblait couverte d’un voile de glace transparente, comme une plaque luisante d’Orefors, sous laquelle transparaissait des aiguilles de pin, des feuilles, des petits cailloux de couleur, des brins d’herbe, des lambeaux de cette peau blanche qui revêt le tronc des bouleaux. Des racines d’arbres contournées affleuraient la plaque de cristal, semblables à des serpents gelés ; et l’on eût dit que les arbres tiraient leur vie de la glace, que les petites feuilles nouvelles, d’un vert plus tendre, prenaient leur sève dans cette matière morte et vitreuse. Des sons étranges passaient dans l’air ; ce n’était pas la plainte du fer frappé, ni le long tremblement sonore des cloches dans le vent, ni la note longue et basse du verre éprouvé par le doigt ; ce n’était pas non plus le bourdonnement fort et plein des essaims d’abeilles sauvages errant dans les profondeurs du bois ; c’était réellement une lamentation, le gémissement d’une bête blessée, le cri d’une agonie solitaire et désespérée qui traversait le ciel comme un invisible vol d’oiseaux dolents.

L’hiver, ce terrible hiver 1942, avait été le grand fléau, la great plague du peuple finlandais, la peste blanche qui avait rempli les lazarets et les cimetières de toute la Finlande ; il gisait désormais, cadavre immense et nu, en travers des lacs et des bois. Ce grand corps en décomposition viciait l’air de son odeur dépouillée de bois pourri, déjà, le premier vent du printemps apportait ses effluves las, ses tièdes odeurs, son haleine de chien, intime et bestiale : la neige elle même semblait tiède.

Depuis quelques jours, les soldats étaient moins tristes, plus vivants, leur voix était plus forte ; à certaines heures de la journée, une singulière inquiétude serpentait le long des lignes, dans les korsu, dans les lottala, dans les tranchées et les refuges creusés au plus profond de la sauvage forêt de Raikkola. Pour fêter le retour du printemps, qui est, pour eux, la saison sacrée de l’année, les hommes du Nord allument de grands feux sur les montagnes, chantent, boivent et dansent toute la nuit. Mais le printemps est la maladie insidieuse du Nord ; il corrompt et dissout la vie que l’hiver a gardée, protégée jalousement dans sa prison de glace ; il apporte ses dons funestes : l’amour, la joie de vivre, l’abandon aux pensées légères, aux sentiments joyeux, le plaisir de l’oisiveté, des rixes, du sommeil, la fièvre des sens, d’illusoires noces avec la nature. C’est la saison qui allume une flamme trouble dans l’œil de l’homme du Nord : sur son front, que l’hiver rend pur et désert, descend l’ombre orgueilleuse de la mort.
- Nous nous trompons de chemin, Svartström.

Je ne reconnaissais plus le sentier que j’avais tant de fois parcouru l’hiver pour descendre au lac voir les chevaux. Il était devenu plus étroit, plus tortueux ; le bois tout autour, était devenu plus touffu : au fur et à mesure que la neige fond et change de couleur et que, de son cocon de glace luisante, la printanière chrysalide prend son vol, laissant derrière elle la morte dépouille de l’hiver, la forêt reprend le dessus sur la neige et la glace : elle redevient épaisse, embroussaillée, secrète : un monde vert, mystérieux, interdit.

Svartström marchait à pas lents et précautionneux. De temps en temps, il s’arrêtait, aux écoutes, discernant au milieu du silence ombreux de la forêt, ce musical silence de la nature : le craquement des branches, le pas de l’écureuil le long d’un tron de pin, le bruissement en flèche du lièvre, le flairement soupçonneux du renard, le cri d’un oiseau, le murmure lointain d’une feuille et, dans le lointain, corrompue, malade, la voix humaine. Le silence, autour de nous, n’était plus le silence mort de l’hiver, glacial et transparent comme un bloc de cristal, mais un silence vivant, parcouru de tièdes courants de couleurs, de sons, d’odeurs. Un silence semblable à un fleuve que je sentais couler autour de nous ; il me semblait descendre dans le courant de ce fleuve invisible, entre deux rives semblables à des lèvres humides et tièdes.

La tiédeur du soleil naissant se répandait à travers la forêt. Au fur et à mesure que le soleil s’élevait sur l’arc de l’horizon, tirant de la surface argentée du lac un léger brouillard rose, le vent apportait un crépitement lointain de mitrailleuses, un coup de fusil solitaire, le chant égaré d’un coucou. Au fond de ce paysage de sons, de couleurs, d’odeurs dans une déchirure de la forêt, on voyait l’éclair d’on ne savait quoi de terne, d’on ne savait quoi de luisant comme le tremblotement d’une mer irréelle : le Ladoga, l’immense étendue gelée du Ladoga.

Enfin nous sortîmes du bois sur la rive du lac, et nous aperçûmes les chevaux.

Ç’avait été l’année précédente, au mois d’octobre. Après avoir passé la forêt de Vuoski, les avant-gardes finlandaises arrivèrent au seuil de la sauvage, de l’interminable forêt de Raikkola. La forêt était pleine de troupes russes. Presque toute l’artillerie soviétique du secteur septentrional de l’isthme de Carélie, pour échapper à l’étreinte des soldats finnois, s’était jetée dans la direction du Ladoga, dans l’espoir de pouvoir embarquer pièces et chevaux sur le lac pour les mettre en sécurité de l’autre côté. Mais les radeaux et les remorqueurs soviétiques tardaient ; et chaque heure de retard risquait d’être fatale, car le froid était intense, furieux, le lac pouvait geler d’un moment à l’autre, et déjà les troupes finlandaises, composées de détachements de sissit, s’insinuaient dans les méandres de la forêt, faisaient pression sur les Russes de toutes parts, les attaquaient aux ailes et sur les arrières.

Le troisième jour, un immense incendie flamba dans la forêt de Raikkola. Enfermés dans un cercle de feu, les hommes, les chevaux, les arbres poussaient des cris terribles. Les sissit assiégeaient l’incendie, tiraient sur le mur de flammes et de fumée, empêchant toute sortie. Fous de terreur, les chevaux de l’artillerie soviétique- ils étaient presque mille- se lançant dans la fournaise, brisèrent l’assaut du feu et des mitrailleuses. Beaucoup périrent dans les flammes ; mais une grande partie atteignit la rive du lac et se jeta dans l’eau.

Le lac, à cet endroit, est peu profond ; pas plus de deux mètres, mais à une centaine de pas du rivage, le fond tombe à pic. Serrés dans cet espace réduit (à cet endroit le rivage s’incurve et forme une petite baie) entre l’eau profonde et la muraille de feu, tout tremblants de froid et de peur, les chevaux se groupèrent en tendant la tête hors de l’eau. Les plus proches de la rive, assaillis dans le dos par les flammes, se cabraient, montaient les uns sur les autres, essayant de se frayer un passage à coups de dents, à coups de sabots. Dans la fureur de la mêlée, ils furent pris par le gel.

Pendant la nuit, ce fut le vent du Nord (le vent du Nord descend de la mer de Mourmansk, comme un Ange, en criant, et la terre meurt brusquement). Le froid devint terrible. Tout à coup, avec un son vibrant de verre qu’on frappe, l’eau gela. La mer, les lacs, les fleuves gèlent brusquement, l’équilibre thermique se brisant d’un moment à l’autre. Même l’eau de mer s’arrête au milieu de l’air, devient une vague de glace courbée et suspendue dans le vide.

Le jour suivant, quand les premières patrouilles de sissit, aux cheveux roussis, au visage noir de fumée, s’avançant précautionneusement sur la cendre encore chaude à travers le bois carbonisé, arrivèrent au bord du lac, un effroyable et merveilleux spectacle s’offrit à leur yeux. Le lac était comme une immense plaque de marbre blanc sur laquelle étaient posées des centaines et des centaines de têtes de chevaux. Les têtes semblées coupées nettes, au couperet. Seules elles émergeaient de la croûte de glace. Toutes les têtes étaient tournées vers le rivage. Dans les yeux dilatés on voyait encore briller la terreur comme une flamme blanche. Près du rivage, un enchevêtrement de chevaux férocement cabrés émergeait de la prison de glace.

Puis vint l’hiver. Le vent du Nord balayait la neige en sifflant, la surface du lac était toujours nette et lisse comme pour un concours de hockey sur glace. Au cours des jours ternes de cet hiver interminable, vers midi, quand un peu de pâle lumière pleut du ciel, les soldats du colonel Merikallio descendaient au lac, et s’asseyaient sur les têtes des chevaux. On eût dit les chevaux de bois d’un carrousel.

Tournez, tournez, beaux chevaux de bois. La scène semblait peinte par Bosch. Le vent, dans les noirs squelettes d’arbres, faisait une douce et triste musique pour enfants, la plaque de glace commençait à tourner, les chevaux de ce carrousel macabre se mettaient à tourner sur le rythme triste de la douce musique pour enfants, en secouant leur crinière. – Hop là ! criaient les soldats.

Le dimanche matin, les sissit se réunissaient dans la lottala de Raikkola et, après avoir bu une tasse de thé, s’en allaient vers le lac. (les sissit sont les éclaireurs finnois, les loups de la guerre en forêt. Ce sont en grande partie des jeunes gens, beaucoup même sont des adolescents, certains de vrais petits garçons. Ils appartiennent à la race solitaire et taciturne des héros de Sillanpää. Ils vivent toute leur vie dans la profondeur de la forêt ; ils vivent comme un arbre, une pierre, un animal sauvage .) Ils descendaient au lac et allaient s’asseoir sur les têtes des chevaux. L’accordéoniste commençait un laulu ; c’était le Vartiossa, le chant de la sentinelle. Enveloppés de leurs capotes de peau de mouton, le front couvert d’une haute toque de fourrure, les sissit chantaient en chœur leur triste laulu. Puis le musicien, assis sur la crinière gelée, faisait courir ses doigts sur les touches de son instrument, et les sissit entonnaient le Rèpurrin laulu, le chant carélien du coucou, l’oiseau sacré de la Carélie :

Siell mie paimelauluin lauluin
Min muamo mieroon suori
Karjalan maill huldakäköset guk-kuup.

Le cri du coucou, guk-kupp résonnait tristement, fortement dans le silence de la forêt. Le canon tonnait sur la rive opposée du Ladoga. Le fracas des explosions se répandait d’arbre en arbre comme un froufrou d’ailes, un frémissement de feuilles. Sur ce vif silence que le solitaire ta-poum d’un fusil rendait de temps en temps plus profond, plus secret, s’élevait très haut, insistant, monotone et pur, le chant du coucou, un chant qui, peu à peu, devenait humain :gup-kuup.

Parfois, nous descendions au lac, nous aussi. Svartström et moi, pour aller nous asseoir sur les têtes de chevaux. Le coude appuyé sur la dure crinière de glace, Svartström tapait sa pipe éteinte sur la paume de sa main et regardait fixement devant lui à travers l’étendue argentée du lac gelé. Il est de Viipuri, Svartström, cette ville de Carélie sur le bord du golfe de Finlande que les Suédois appellent Viborg. Il a épousé une jeune Russe de Leningrad d’origine française et il a quelque chose de fin et de délicat que les hommes du Nord n’ont pas, quelque chose de français, peut être, qui lui vient de sa femme, de sa Bagy kulta (kulta en finlandais veut dire « en or »). Il sait quelques mots de français, il dit « oui », il dit « charmant », il dit « pauvre petite ». Il dit aussi « naturlement » au lieu de « naturellement ». Il dit « amour », il dit souvent « amour ». Il dit aussi « très beaucoup ». C’est un peintre d’affiches, Svartström. Il passe des heures et des heures à dessiner des fleurs rouges et bleues au crayon rouge et bleu, à graver le nom de Bagy kulta dans l’écorce blanche des troncs de bouleau, à écrire dans la neige le mot amour du bout de son bâton ferré.

Svartström n’avait jamais une miette de tabac. Cela faisait plus d’un mois qu’il tapait sa pipe éteinte dans la paume de sa main et moi je lui disais : « Avoue-le, Svartström. Je suis certain que tu fumerais même un morceau de chair humaine. » Il pâlissait, il répondait : si cette guerre continue… Alors je disais : si cette guerre continue, nous deviendrons tous comme des bêtes sauvages, toi aussi n’est-ce pas ? Moi aussi, naturlement, répondit-il. Je l’aimais bien ; je m’étais mis à l’aimer le jour où je l’avais vu pâlir (nous étions dans le Kannas, devant les faubourgs de Leningrad) à cause de ce morceau de chair humaine que les sissit avaient trouvé dans la musette d’un parachutiste russe resté caché deux mois dans un trou au plus épais de la forêt, à côté du cadavre d’un camarade. Le soir, dans le korsu, Svartström s’était mis à vomir, puis à pleurer en déclarant : on l’a fusillé, mais étais-ce sa faute ? Nous deviendrons tous comme des bêtes sauvages, nous finirons par nous manger les uns les autres. Il n’était pas ivre : il ne buvait presque jamais. Ce qui le faisait vomir, ce n’était pas l’alcool, c’était ce morceau de chair humaine. C’est à partir de ce jour-là que je m’étais mis à l’aimer ; mais de temps en temps, quand je le voyais taper sa pipe éteinte dans la paume de sa main, je lui disais : N’est-il pas vrai Svartström, que tu serais capable de remplir ta pipe avec un morceau de chair humaine ?

Un soir, au cours de d’un repas à la Légation d’Espagne d’Helsinki, le comte Augustin de Foxa, ministre d’Espagne, s’étais mis à raconter l’histoire de ce morceau de chair humaine trouvé par les sissit dans la musette de parachutiste russe. Le repas était excellent : les vieux vins d’Espagne donnaient au saumon d’Oulu et à la langue de renne fumée une chaude et délicate saveur de soleil. Tous se mirent à protester et à dire que ce parachutiste russe n’était pas un homme, mais une bête féroce, mais nul ne se mit à vomir, personne : ni la comtesse Mannerheim, ni Demetra Slörn, ni le prince Cantemir, ni le colonel Slörn, aide de camp du président de la République, ni le baron Bengt von Törne, ni même Titu Michailesco- personne ne se mit à vomir.
- Un homme civilisé, un chrétien, dit Anita Bengenström, se laisserait mourir de faim plutôt que de manger de la chair humaine.
- Ah ! ah ! s’esclaffa le comte de Foxa, pas un catholique, pas un catholique: les catholiques aiment la chair humaine.

Et comme tout le monde protestait- le reflet éblouissant de la neige, dans la nuit sereine, brisait les carreaux des fenêtres et c’était comme le reflet d’un immense miroir d’argent, renvoyé avec une lueur morte par le vernis brillant des portraits à l’huile des Grands d’Espagne, par le crucifix d’or qui pendait d’un mur revêtu de pesant brocart rouge- le comte de Foxa déclara que « tous les catholiques mangent de la chair humaine, la chair de Jésus-Christ, la sainte chair de Jésus : l’hostie, c’est à dire la chair la plus humaine et la plus divine du monde ». Et il se mit à réciter d’une voix grave cette poésie de Federico Garcia Lorca, le poète espagnol fusillé en 1936 par les hommes de Franco, la fameuse Oda al Santisimo Sacramento del Altar, qui commence comme un chant d’amour « Cantaban las mujeres ». Quand il arriva au vers de « la rana », de Foxa éleva légèrement la voix :

Vivo estabas, Dios moi, dentro del ostensorio
Punzado por tu Padre con agujas de lumbre
Latiendo corne el pobre corazon de la rana
Que los medicos ponen en el frasco del vidrio

(Tu étais vivant, mon Dieu, dans l’ostensoir, transpercé par ton Père d’aiguilles de lumière, palpitant comme le pauvre cœur de grenouille que les médecins placent dans un flacon de verre.)
- Mais c’est horrible ! dit la comtesse Manneiheim. La chair divine de Jésus qui bat dans l’ostensoir comme le cœur d’une grenouille. Ah ! vous autres catholiques, vous êtes des monstres !
- Il n’y a pas de chair meilleure au monde, dit le comte de Foxa d’une voix grave.
- N’est-il pas vrai Svatström, lui disais-je que tu serais capable de fumer un morceau de chair humaine ?

Svatström souriait. Il avait un sourire las et triste. Il regardait les têtes de chevaux qui sortaient de la plaque de glace, ces têtes mortes à crinière glaciale, dure comme du bois, ces yeux brillants et dilatés, pleins de terreur. Il caressait d’une main légère les museaux tendus, les naseaux exsangues, les lèvres contractées par un hennissement désespéré (ce hennissement enfoui dans la bouche remplie d’écume glacée). Nous nous en allions en silence et flattions, en passant, les crinières blanches de grésil. Le vent sifflait doucement sur l’immense plaque de marbre.

Ce matin-là nous allâmes voir dégager les chevaux de leur prison de glace.

Une odeur grasse et douce errait dans l’air tiède. Nous étions à la fin d’avril, le soleil était déjà chaud. Depuis l’annonce du dégel, les têtes de chevaux emprisonnés dans la croûte de glace avaient commencé d’empuantir l’air.

A certaines heures du jour, cette odeur de charogne était insupportable, et le colonel Merikallio avait donner l’ordre d’enlever les chevaux du lac et d’aller les enterrer en pleine forêt. Des équipes de soldats armés de grandes scies, de cognées, de barres de fer, de pioches, de cordes, étaient descendus vers le Ladoga avec une centaine de traîneaux. Quand nous arrivâmes sur la berge, les soldats étaient déjà au travail. Une cinquantaine de charognes s’entassaient en travers des traîneaux, non plus raides mais molles, gonflées, les longues crinières blondes libérées par le dégel ruisselaient. Les paupières pendaient sur les yeux aqueux et boursouflés. Les soldats cassaient la glace à coups de pioche et de hache, et les chevaux se renversaient, flottant sur l’eau sale, blanchâtre, remplie de bulles d’air et de neige spongieuse. Les soldats arrimaient les charognes avec des cordes, et les traînaient sur le rivage. Les têtes ballottaient sur le côté des traîneaux . Les chevaux des batteries éparpillées dans les forêts hennissaient en flairant l’odeur grasse et douce, et les chevaux étalés aux brancards des traîneaux leur répondaient par de longs hennissements plaintifs.

- Pois ! pois ! en route ! criaient les soldats en agitant leurs fouets. Les traîneaux glissaient sur la neige boueuse avec un bruissement sourd. Et les sonnailles faisaient, dans l’air tiède, un bruit gai, une sorte de joyeuse lamentation.

La pièce est désormais pleine d’ombre. Le vent a une voix haute et triste au milieu des vieux chênes de l’Oakhill, et je frissonne en entendant ce hennissement douloureux du vent du Nord.
- Vous êtes cruel, dit le prince Eugène ; j’ai pitié de vous.
- Je vous en suis très reconnaissant, dis-je, et je me mets à rire, mais j’ai tout de suite honte de m’être mis à rire. J’ai moi même pitié de moi. J’ai honte d’avoir pitié de moi.
- Oh, vous êtes cruel, dit le prince Eugène. Je voudrais pouvoir vous aider.
- Laissez-moi, dis-je, vous raconter un rêve étrange. C’est un rêve qui, souvent, trouble mes nuits. J’entre sur une place remplie de gens, tous regardent en l’air, je regarde en l’air moi aussi et vois, surplombant la place, une haute montagne escarpée. Au sommet de la montagne se dresse une grande croix. Des bras de la croix, pend un cheval crucifié. Les bourreaux grimpés sur des échelles donnent les derniers coups de marteau. On entend le choc des marteaux sur les clous. Le cheval crucifié secoue la tête de-ci et de-là et hennit doucement. La foule pleure en silence. Le sacrifice du Christ-cheval, la tragédie de ce Golgotha animal : je voudrais que vous m’aidiez à tirer au clair le sens de ce rêve. La mort du Christ-cheval ne pourrait-elle pas représenter la mort de tout ce qu’il y’a de pur et de noble dans l’homme ? Ne vous semble-t-il pas que ce rêve se rapporte à la guerre ?
- La guerre même n’est qu’un rêve, dit le prince Eugène en se passant la main sur les yeux et sur le front.
- Tout ce que l’Europe a de noble, de fin, de pur, meurt. Le cheval, c’est notre patrie. Vous comprenez ce que je veux dire par cela. Notre patrie meurt, notre ancienne patrie. Et toutes les images obsédantes, cette continuelle idée fixe des hennissements, de l’odeur affreuse et triste des chevaux morts, renversés sur les routes de la guerre, ne vous semble-t-il pas qu’elles répondent aux images de la guerre : à notre voix, à notre odeur, à l’odeur de l’Europe morte ? Ne vous semble-t-il pas que ce rêve aussi a un sens à peu près semblable ? Mais peut-être vaut-il mieux ne pas interpréter les rêves ?
- Taisez-vous, dit le prince Eugène. Puis il se penche vers moi et me dit à voix basse : Ah ! si je pouvais souffrir comme vous !"



Que ces quelques lignes puissent nous faire souvenir de la chance que l'on a de vivre, en dépit des ses moultes imperfections, dans une société pacifiée... Joyeux Noël!
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Re: [topic unique] LIVRE

Message par visiteur »

L’Armée des Ombres par Joseph Kessel

Comme on est en pleine seconde guerre mondiale, autant en profiter pour parler de ce classique que j’ai eu du mal non pas à lire mais à me résoudre à ouvrir… J’ai toujours du mal à me concentrer sur des œuvres consacrées, qui plus est lorsqu’elles traitent d’un mouvement aussi marginal que l’est la résistance française et dont une certaine mémoire travestie voudrait lui donner une importance qu’elle est loin d’avoir…

Le mérite du bouquin de Kessel tient dans ce qu’il ne cherche absolument pas à porter au pinacle un mouvement. Il ne cherche pas non plus à en faire une synthèse, dans des motivations d’être humains qui furent souvent radicalement différentes. Il traite simplement d’histoires simples, d’hommes et de femmes, qui, ont compris que l’existence dans certaines conditions ne valait pas la peine d’être vécue. Qu’ils n’avaient pas d’autres choix que d’exposer leurs vie et parfois celles de leurs proches pour combattre un ennemi barbare et essayer, à leur niveau, de participer à sa destruction. En cela, ils furent admirables et c’est aussi pour cela qu’ils furent si peu nombreux. Kessel montre le prix de leur engagement, celui des trahisons aussi, sans jugement, en essayant de restituer à son sujet sa vérité humaine et dérangeante. Ce n’est pas un livre très épais, c’est un livre dont on vient à bout en deux soirées pas très longues, c’est un livre qui mérite vraiment d’être lu. Le style de l’auteur, sa précision, sa concision aussi, m’ont également donné envie d’aller plus loin dans la découverte de son œuvre.

Un petit extrait à cheval sur deux chapitres : celui de la veillée avant l’exécution d’un groupe de résistants… Dans la première partie, un des chefs de mouvement explique ce qu’il redoute de la séance prévue au petit matin. Dans la deuxième partie, il est relaté ce qu’il advint…


« L’homme se tourna instinctivement vers Gerbier et les autres l’imitèrent. Gerbier était décidé à garder le silence. Il sentait qu’il n’était pas accordé intérieurement à ses compagnons. Il n’avait rien à leur confier. Et ils n’avaient aucune curiosité de ses confidences..
S’ils l’interrogeaient des yeux c’était simple politesse. Pourtant Gerbier lui aussi parla :
« Je ne voudrais pas tout à l’heure me mettre à courir » dit-il.
Personne ne comprit. Gerbier se souvint que ces condamnés étaient tous des isolés dans la résistance ou des étrangers à la ville.
- « Ici » dit Gerbier, « on fusille à la mitrailleuse et au vol. Je pense qu’ils le font pour s’entrainer… A moins que ce ne soit un divertissement… On vous lâche, vous prenez votre élan, vous faites une vingtaine, une trentaine de mètres. Alors feu… C’est un bon exercice de tir sur silhouettes mobiles. Je ne veux pas leur donner ce plaisir ».
Gerbier sortit son paquet de cigarettes et distribua par moitié les trois qui restaient.
- « Personne ne voudra courir » dit l’étudiant
- « ça ne sert à rien », dit le paysan.
- « Et c’est vraiment perdre la face » dit le châtelain.

(…)

« Je ne veux pas courir… je ne veux pas… » se disait Gerbier.
Les autres, comme fascinés, ne quittaient pas du regard le lieutenant de SS. Il cria un ordre. Des soldats donnèrent un tour de clé aux cadenas des fers qui tombèrent avec un bruit sourd sur le sol. Gerbier frémit de se sentir d’un seul coup si léger. Il eut l’impression que ses jambes étaient toutes neuves, toutes jeunes, qu’il fallait les essayer sans attendre, qu’elles demandaient du champ. Qu’elles allaient l’emporter à une vitesse ailée. Gerbier regarda ses compagnons. Leurs muscles étaient travaillés par la même impatience. L’étudiant surtout se maîtrisait avec peine. Gerbier regarda l’officier SS. Celui-ci tapotait une cigarette sur l’ongle de son pouce droit. Il avait des yeux glauques, murés.
« Il sait très bien ce que veulent mes jambes », pensa brusquement Gerbier. « Il se prépare au spectacle. »
Et Gerbier se sentit mieux enchaîné par l’assurance de cet homme qu’il ne l’avait été par ses fers. L’officier regarda sa montre et s’adressa aux condamnés dans un français très distinct.

« Dans une minute vous allez vous placer le dos aux mitrailleuses et face à la butte » dit-il. « Vous allez courir aussi vite que vous pourrez. Nous n’allons pas tirer tout de suite. Nous allons vous donner une chance. Qui arrivera derrière la butte sera exécuté plus tard, avec les condamnés prochains. »
L’officier avait parlé d’une voix forte, mécanique et comme pour un règlement de manœuvre. Ayant achevé, il alluma sa cigarette.
-« On peut toujours essayer… On n’a rien à perdre… » dit le paysan au rabbin.
Ce dernier ne répondit pas, mais il mesurait des yeux avec avidité la distance qui le séparait de la butte. Sans le savoir davantage, l’étudiant et le jeune Breton faisaient de même.
Les soldats alignèrent les sept hommes comme l’officier l’avait ordonné. Et ne voyant plus les armes, sentant leur gueule dans son dos, Gerbier fut parcouru d’une contraction singulière. Un ressort en lui semblait le jeter en avant.
- « Allez », dit le lieutenant de SS.

L’étudiant, le rabbin, le jeune breton, le paysan se lancèrent tout de suite. Le communiste, Gerbier et le châtelain ne bougèrent pas. Mais ils avaient l’impression de se balancer d’avant en arrière comme s’ils cherchaient un équilibre entre deux forces opposées.
- « Je ne veux pas… Je ne veux pas courir », se répétait Gerbier.

Le lieutenant de SS tira trois balles de revolver qui filèrent le long des joues de Gerbier et de ses compagnons. Et l’équilibre fut rompu… Les trois condamnés suivirent leur camarades.
Gerbier n’avait pas conscience d’avancer par lui même. Le ressort qu’il avait senti se nouer en lui s’était détendu et le précipitait droit devant. Il pouvait encore réfléchir. Et il savait que cette course qui l’emmenait dans la direction de la butte ne servait à rien. Personne n’était jamais revenu vivant du champ de tir. Il n’y avait même pas de blessés. Les mitrailleuses connaissaient leur métier.
Des balles bourdonnèrent au-dessus de sa tête, contre ses flancs.

-« Des balles pour rien », se dit Gerbier… « Tireurs d’élite… Pour qu’on presse l’allure… Attendent distance plus méritoire… Grotesque de se fatiguer. » Et cependant, à chaque sifflement, Gerbier allongeait sa foulée. Son esprit devenait confus. Le corps l’emportait sur la pensée, bientôt il ne serait plus qu’un lapin fou de peur. Il s’interdisait de regarder la butte. Il ne voulait pas de cet espoir. Regarder la butte c’était regarder la mort, et il ne se sentait pas en état de mort…. Tant qu’on pense on ne peut pas mourir. Mais le corps gagnait…gagnait toujours sur la pensée. Gerbier se rappela comment ce corps, contre lui même, s’était détendu à Londres, à l’hôtel Ritz… Des pointes de bougies tremblèrent devant ses yeux… Le dîner chez la vieille lady avec le patron. Les pointes des bougies flamboyaient, flamboyaient comme des soleils aigus.

Et puis ce fut l’obscurité. Une vague de fumée épaisse et noire s’étendit d’un bout à l’autre du champ de tir dans toute sa largeur. Un rideau sombre était tombé. Les oreilles de Gerbier bourdonnaient tellement qu’il n’entendit pas les explosions des grenades fumigènes. Mais parce que sa pensée était seulement à la limite de la rupture il comprit que ce brouillard profond lui était destiné. Et comme il était le seul qui n’avait jamais accepté l’état de mort, il fut le seul à utiliser le brouillard.

Les autres condamnés s’arrêtèrent net. Ils s’étaient abandonnés à leurs muscles pour un jeu animal. Le jeu cessait, leurs muscles ne les portaient plus. Gerbier, lui, donna tout son souffle, toute sa force. Maintenant, il ne pensait plus du tout. Les rafales se suivaient, les rafales l’entouraient, mais les mitrailleurs ne pouvaient plus que tirer au jugé. Une balle lui arracha un lambeau de chair au bras. Une autre lui brûla la cuisse. Il courut plus vite. Il dépassa la butte. Derrière était le mur. Et sur ce mur, Gerbier vit… c’était certain… une corde…

Sans s’aider des pieds, sans sentir qu’il s’élevait à la force des poignets comme un gymnaste, Gerbier fut sur la crête du mur. A quelques centaines de mètres, il vit… c’était certain… une voiture. Il sauta… il vola… Le Bison l’attendait, le moteur tournait, la voiture se mit à rouler. A l’intérieur, il y avait Mathilde et Jean-François.


Le Bison conduisait très bien, très vite. Gerbier parlait, et, Jean-François et Mathilde aussi. Jean-François disait que ce n’était pas difficile. Il avait toujours été bon lanceur de grenade au corps franc. L’important était de bien minuter l’action comme l’avait fait Mathilde. Et Mathilde que c’était allé avec les renseignements qu’on avait eus.

Gerbier, écoutait, répondait. Mais tout cela n’était que superficiel. Sans valeur. Une seule question, une question capitale obsédait l’esprit de Gerbier.
-« Et si je n’avais pas couru ? »…

Jean-François lui demanda :
-« Quelque chose ne va pas ? Les camarades qui sont restés ? »
-« Non », dit Gerbier.
Il ne pensait pas à ses compagnons. Il pensait à la figure minérale du lieutenant de SS et à ses yeux murés quand il tapotait sa cigarette sur son ongle, et qu’il était certain de faire courir Gerbier comme les autres à la manière d’un lapin affolé.
-« Je me dégoûte de vivre », dit soudain Gerbier.

La voiture traversa un pont, puis un bois. Mais Gerbier voyait toujours le visage de l’officier SS, la cigarette, l’ongle du pouce. Il avait envie de gémir.
Jusque là Gerbier avait été sûr de détester les Allemands avec une plénitude si parfaite qu’elle ne pouvait plus se grossir d’aucun apport. Et sûr également d’avoir épuisé toutes les ressources d’une haine qu’il chérissait. Or, il se sentait soudain dévoré par une fureur qu’il n’avait pas connue encore et qui dépassait et renouvelait toutes les autres. Mais gluante et malsaine et honteuse d’elle même. La fureur de l’humiliation…
- « Il a sali ma haine… » pensait Gerbier avec désespoir.

Son tourment dut entamer ses traits puisque Mathilde eut un mouvement dont elle paraissait incapable. Elle prit une main de Gerbier et la garda entre les siennes un instant. Gerbier ne sembla remarquer ce geste. Mais il en sut plus de gré à Mathilde que de lui avoir sauvé la vie.""
Modifié en dernier par visiteur le sam. 04 janv. 2014 19:44, modifié 1 fois.
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