Certains reconnaîtront l'auteur....
[topic unique] LIVRE
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Obi-Wan
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Re: [topic unique] LIVRE
Y'en a qui me font penser à Hamed, un philosophe arabe qui lisait des livres de 10 centimètres d'épaisseur y'avait même pas d'image.
Certains reconnaîtront l'auteur....
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L'appétit vient en mangeant,la soif disparaît en buvant (François Rabelais)
La gourmandise commence quand on n'a plus faim (Alphonse Daudet)
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visiteur
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Re: [topic unique] LIVRE
La ferme des Animaux de Georges Orwell
Ecrit on ne peut plus classique mais qui mérite vraiment un détour. D'abord parce que l'oeuvre se lit très rapidement. Ensuite, parce que ce n'est pas parce qu'un récit est court qu'il n'est pas dense... La verve avec laquelle l'auteur a conduit cette fable est tout à fait réjouissante. Tout n'est qu'ironie de la première à la dernière ligne. Mais non pas d'une ironie rageuse et inutile, mais d'une ironie ludique, particulièrement subtile et révélant toute la puissance d'analyse d'un ancien d'Eton qui ne choisit pas les voies royale du conformisme pour bâtir son existence.
L'histoire est donc celle d'une ferme où les animaux prennent le pouvoir et renvoient M.Jones le fermier aller paître ailleurs. A partir de ce coup de force, les animaux doivent organiser le travail de la ferme... Une douce euphorie envahit la ferme après le départ du fermier, mais petit à petit, les choses se gattent et là où la solidarité sans faille guidait l'ensemble de la basse cour, un groupe de cochons mené par l'intrépide Napoléon prend petit à petit le pouvoir...
Ce texte est une remarquable parabole sur le système totalitaire qu'Orwell avait parfaitement appréhendé en s'engageant du côté républicain lors de la guerre civile espagnole. Cet esprit lucide et caustique avait parfaitement identifié non seulement ce contre quoi il se battait, mais de quoi était constitué la principale force de ceux qui se battaient à ses côtés... Inutile d'attendre Soljenistyne pour comprendre ce dont il retournait....
Et au delà de l'aspect politique du texte, c'est aussi une galerie de caractères que revêtent les différents animaux qui sont d'une grande pénétration psychologique des différents comportements humains...
Petit extrait ludique...
"vous n'allez pas tout de même pas croire, camarades, que nous, les cochons, agissons par égoïsme, que nous attribuons des privilèges. En fait, beaucoup d'entre nous détestent le lait et les pommes. C'est mon propre cas. Si nous nous les approprions, c'est dans le soucis de notre santé. Le lait et les pommes (ainsi, camarades, que la science le démontre), renferment des substaces indispensables au régime alimentaire du cochon. Nous sommes, nous autres, des travailleurs intellectuels. La direction et l'organisation de cette ferme reposent entièrement sur nous. De jour et de nuit, nous veillons à votre bien. Et c'est pour votre bien que nous buvons ce lait et mangeons ces pommes. Savez-vous ce qu'il adviendrait à nous, les cochons, devions faillir à notre devoir? Jones reviendrait! Oui Jones! Assurément, camarades-s'exclama Brille-Babil, sur un ton presque suppliant, et il se balançait de côté et d'autre, fouettant l'air de sa queue-, assurément il n'y'en a pas un seul parmi vous qui désire le retour de Jones?"
S'il était en effet quelque chose dont tous les animaux ne voulaient à aucun prix, c'était bien le retour de Jones. Quand on leur présentait les choses sous ce jour, ils n'avaient rien à redire. L'importance de maintenir les cochons en bonne forme s'imposait donc à l'évidence. Aussi fut-il admis sans plus de discussion que le lait et les pommes tombées dans l'herbe( ainsi que celles, la plus grande partie, à mûrir encore) seraient prérogatives des cochons."
Ecrit on ne peut plus classique mais qui mérite vraiment un détour. D'abord parce que l'oeuvre se lit très rapidement. Ensuite, parce que ce n'est pas parce qu'un récit est court qu'il n'est pas dense... La verve avec laquelle l'auteur a conduit cette fable est tout à fait réjouissante. Tout n'est qu'ironie de la première à la dernière ligne. Mais non pas d'une ironie rageuse et inutile, mais d'une ironie ludique, particulièrement subtile et révélant toute la puissance d'analyse d'un ancien d'Eton qui ne choisit pas les voies royale du conformisme pour bâtir son existence.
L'histoire est donc celle d'une ferme où les animaux prennent le pouvoir et renvoient M.Jones le fermier aller paître ailleurs. A partir de ce coup de force, les animaux doivent organiser le travail de la ferme... Une douce euphorie envahit la ferme après le départ du fermier, mais petit à petit, les choses se gattent et là où la solidarité sans faille guidait l'ensemble de la basse cour, un groupe de cochons mené par l'intrépide Napoléon prend petit à petit le pouvoir...
Ce texte est une remarquable parabole sur le système totalitaire qu'Orwell avait parfaitement appréhendé en s'engageant du côté républicain lors de la guerre civile espagnole. Cet esprit lucide et caustique avait parfaitement identifié non seulement ce contre quoi il se battait, mais de quoi était constitué la principale force de ceux qui se battaient à ses côtés... Inutile d'attendre Soljenistyne pour comprendre ce dont il retournait....
Et au delà de l'aspect politique du texte, c'est aussi une galerie de caractères que revêtent les différents animaux qui sont d'une grande pénétration psychologique des différents comportements humains...
Petit extrait ludique...
"vous n'allez pas tout de même pas croire, camarades, que nous, les cochons, agissons par égoïsme, que nous attribuons des privilèges. En fait, beaucoup d'entre nous détestent le lait et les pommes. C'est mon propre cas. Si nous nous les approprions, c'est dans le soucis de notre santé. Le lait et les pommes (ainsi, camarades, que la science le démontre), renferment des substaces indispensables au régime alimentaire du cochon. Nous sommes, nous autres, des travailleurs intellectuels. La direction et l'organisation de cette ferme reposent entièrement sur nous. De jour et de nuit, nous veillons à votre bien. Et c'est pour votre bien que nous buvons ce lait et mangeons ces pommes. Savez-vous ce qu'il adviendrait à nous, les cochons, devions faillir à notre devoir? Jones reviendrait! Oui Jones! Assurément, camarades-s'exclama Brille-Babil, sur un ton presque suppliant, et il se balançait de côté et d'autre, fouettant l'air de sa queue-, assurément il n'y'en a pas un seul parmi vous qui désire le retour de Jones?"
S'il était en effet quelque chose dont tous les animaux ne voulaient à aucun prix, c'était bien le retour de Jones. Quand on leur présentait les choses sous ce jour, ils n'avaient rien à redire. L'importance de maintenir les cochons en bonne forme s'imposait donc à l'évidence. Aussi fut-il admis sans plus de discussion que le lait et les pommes tombées dans l'herbe( ainsi que celles, la plus grande partie, à mûrir encore) seraient prérogatives des cochons."
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boubou37
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Re: [topic unique] LIVRE
à la faveur de recherches dans la BCD d'école pour réalimenter le fonds de celle de ma classe, je suis tombée sur un livre du Père Castor.
"La Plus Mignonne des petites Souris" d'Etienne Morel.
Ca ne vous dira sans doute rien.
Bien plus que le titre ce sont les illustrations de la couverture qui ont attiré mon attention. J'ai commencé à le feuilleter et là, je l'ai reconnu ! Le premier livre dont je me souvienne.
Ce livre que j'ai feuilleté durant des années, mon livre préféré...
Je l'avais (presque) complètement oublié or en le parcourant, chaque illustration me rappelait mes émotions d'enfant.
C'est le livre qui m'a fait aimer les livres, donné envie de les toucher et surtout donné envie d'apprendre à lire !
Vous souvenez-vous de votre première émotion de livre ?
"La Plus Mignonne des petites Souris" d'Etienne Morel.
Ca ne vous dira sans doute rien.
Bien plus que le titre ce sont les illustrations de la couverture qui ont attiré mon attention. J'ai commencé à le feuilleter et là, je l'ai reconnu ! Le premier livre dont je me souvienne.
Ce livre que j'ai feuilleté durant des années, mon livre préféré...
Je l'avais (presque) complètement oublié or en le parcourant, chaque illustration me rappelait mes émotions d'enfant.
C'est le livre qui m'a fait aimer les livres, donné envie de les toucher et surtout donné envie d'apprendre à lire !
Vous souvenez-vous de votre première émotion de livre ?
Il n'y a pas de hasard, il n'y a que des rendez-vous. Eluard.
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Plongeon
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Re: [topic unique] LIVRE
à propos d'émotion, playboy c'est un livre? 
caneton-ourson-saumon...
le viok masters? le seul où le ralenti est en direct!
...i think kloug...
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awaremannn
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Re: [topic unique] LIVRE
Playboy ca t'a donné envie d'apprendre à... Lire?Plongeon a écrit :à propos d'émotion, playboy c'est un livre?
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boubou37
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Re: [topic unique] LIVRE
non !Plongeon a écrit :à propos d'émotion, playboy c'est un livre?
Ah les mecs, c'est jamais sérieux !
Il n'y a pas de hasard, il n'y a que des rendez-vous. Eluard.
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Plongeon
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Re: [topic unique] LIVRE
awaremannn a écrit :Playboy ca t'a donné envie d'apprendre à... Lire?Plongeon a écrit :à propos d'émotion, playboy c'est un livre?
Ça m'a juste donné envie...
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visiteur
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Re: [topic unique] LIVRE
Le premier homme par Albert Camus.
Lorsqu’il trouva la mort le 4 janvier 1960 en rentrant à Paris après le passage de la nouvelle année, on retrouva dans la sacoche qui l’accompagnait et qu’il avait placée près de lui dans le bolide conduit par un familier de son éditeur, un manuscrit ébauché sur un texte qu’il travaillait.
Plus de 30 ans plus tard, sa fille décida de le publier, quelque peu remodelé (ponctuation notamment) jugeant qu’il était suffisamment ébauché pour mériter de le livrer à la postérité.
Ce fut une bonne décision. Même si évidemment la structure de l’œuvre est de fait incomplète, j’ai trouvé que cette œuvre méritait vraiment d’être connue. Je ne suis pas un grand fan d’Albert Camus, du créateur en tout cas. Si j’apprécie tout particulièrement son humanisme, sa vision de l’absurdité de la condition humaine, son courage pour écrire sur une actualité difficile qui le mettait en porte à faux vis à vis des siens (guerre d’Algérie), en revanche, l’écrivain, le philosophe ne m’ont jamais véritablement totalement enthousiasmé ni convaincu.
Or ce texte montre qu’Albert Camus était en train de prendre une nouvelle dimension par rapport à ses écrits de jeunesse. Il y’a, à mon sens, beaucoup plus de profondeur que dans ses œuvre antérieures. Est-ce parce qu’il s’agit d’une auto-fiction, où, à travers le portrait d’un personnage fictif, l’auteur parle de lui même et des siens ? Possible. Possible qu’il ait trouvé une matière brute pour parler de lui même avec précision, de sa famille, de l’Algérie, de son instituteur qui aura tant influencé son évolution dans l’existence.
J’ai été très troublé par la précision des descriptions du texte, non par leur réalisme et la sécheresse du style qui fait sa griffe, mais cette façon de s’attarder, d’aller vraiment au fond des êtres, de leur vérité, s’acharnant à montrer toute la difficulté de vivre dans un milieu dépourvu de tout sauf d’humanité, d’obstination à survivre et de faire face au jour le jour à l’hostilité de l’existence sans jamais en ressortir aigri ni frustré mais bien au contraire en profitant des rares moments d’épanouissement que cette vie là vous offre (importance de la plage, du foot) . Il y’a des descriptions de personnages vraiment puissantes, la mère bien sûr, peut être plus encore la grand mère et celles plus légères du frère et des enfants qui l’entouraient à l’école puis au collège. Et bien évidemment la figure obsédante du père, tombé au combat pendant la boucherie de 14-18 qu’il ne connut pas, et dont on essaye, par bribes, de s’en composer un portrait, d’arriver à déterminer ce que peut être son identité quand on sait pas à quoi se raccrocher.
Même inachevé, ce texte vaut beaucoup mieux pour comprendre Albert Camus que l’imposante biographie que lui a consacré Herbert R.Lottman, même si cela reste un texte de référence. C’est indubitablement la création de l’écrivain que j’ai préférée et qui laissait, peut être présager, même s’il fut récompensé par le Nobel de littérature pour ses écrits antérieurs, d’un véritable destin de très grand écrivain (car combien dans la liste Nobel ne sont plus lus si même ils ne l’ont jamais été…).
A grand texte, deux extraits, le premier celui de Jacques Cornery rencontrant son mentor à l’âge adulte, où l’on retrouve les thèmes classiques de Camus, notamment celui de l’indifférence (à soi même) qui est particulièrement bien exploré dans l’Etranger.
« Cher ami, dit-il, vous avez toujours cru que j’étais orgueilleux. Je le suis. Mais pas toujours avec tous. Avec vous, par exemple, je suis incapable d’orgueil.
Mélan détourna le regard, ce qui chez lui était signe d’émotion.
Je le sais, dit-il, mais pourquoi.
- Parce que je vous aime. » dit calmement Cornery.
Malan tira vers lui le saladier de fruits rafraîchis et ne répondit rien.
« Parce que, continua Cornery, lorsque j’étais très jeune, très sot, et très seul (vous vous souvenez, à Alger ?) vous vous êtes tourné vers moi, et vous m’avez ouvert sans y paraître les portes de tout ce que j’aime en ce monde.
- Oh, vous êtes doué !
- Certainement. Mais aux plus doués il faut un initiateur. Celui que la vie un jour met sur votre chemin, celui-là doit être pour toujours aimé et respecté, même s’il n’est pas responsable. C’est là ma foi !
- Oui, oui, dit Malan d’un air patelin.
- Vous doutez, je sais. Voyez-vous, ne croyez pas que mon affection pour vous soit aveugle. Vous avez de gros, de très gros défauts. Du moins, à mes yeux. »
Malan lécha ses grosses lèvres et parut soudain intéressé.
« Lesquels ?
- Par exemple, vous êtes, disons, économe. Non par avarice d’ailleurs, mais par panique, peur de manquer etc… N’empêche, c’est un gros défaut et que je n’aime pas en général. Mais surtout, vous ne pouvez vous empêcher de soupçonner des arrières pensées chez les autres. Instinctivement, vous ne pouvez croire à des sentiments tout à fait désintéressés.
- Avouez dis Malan en finissant son vin, je ne devrais pas prendre de café. Et cependant… »
-
Mais Cornery ne perdait pas son calme.
« Je suis sûr par exemple que vous ne pourriez pas me croire si je vous disais que, sur une simple demande de votre part, je vous remettrais immédiatement tous mes biens. »
Malan hésita et cette fois regarda son ami.
« Oh, je sais. Vous êtes généreux.
- Non, je ne suis pas généreux. Je suis avare de mon temps, de mes efforts, de ma fatigue et cela me répugne. Mais ce que je dis est vrai. Vous ne me croyez pas, c’est là votre défaut et votre véritable impuissance, bien que vous soyez un homme supérieur. Car vous avez tort. Sur un mot de vous, à l’instant même, tous mes biens sont à vous. Vous n’en avez pas besoin et ce n’est qu’un exemple. Mais ce n’est pas un exemple arbitrairement choisi. Réellement tous mes biens sont à vous.
- Merci, vraiment, dit Malan les yeux mi-clos, je suis très touché.
- Bon, je vous embarrasse. Vous n’aimez pas non plus qu’on parle trop clairement. Je voulais vous dire seulement que je vous aime avec vos défauts. J’aime ou je vénère peu d’êtres. Pour tout le reste, j’ai honte de mon indifférence. Mais ceux que j’aime, rien ni moi même ni surtout eux mêmes ne fera que je cesse de les aimer. Ce sont des choses que j’ai mis longtemps à apprendre ; maintenant, je le sais. Cela dit, reprenons notre conversation ; vous n’approuvez pas que j’essaye de me renseigner sur mon père.
- C’est à dire, si, je vous approuve, je craignais seulement que vous soyez déçu. Un ami à moi qui était très attaché à une jeune fille et qui voulait l’épouser a eu le tort de prendre des renseignements sur elle.
- Un bourgeois, dit Cornery.
- Oui, dit Malan, c’était moi. »
Ils éclatèrent de rire.
« J’étais jeune. J’ai recueilli des opinions si contradictoires que la mienne en a été troublée. J’ai douté de l’aimer ou de ne pas l’aimer. Bref, j’en ai épousé une autre.
- Je ne puis trouver un second père.
- Non. Par chance. Un seul suffit, si j’en crois mon expérience.
- Bon, dit Cornery. Du reste, je dois aller voir ma mère dans quelques semaines. C’est une occasion. Et je vous en ai parlé surtout parce que j’ai été troublé tout à l’heure par cette différence d’âge en ma faveur. En ma faveur, oui.
- Oui, je comprends.
Il regarda Malan.
« Dites vous qu’il n’a pas vieilli. Cette souffrance là lui a été épargnée et elle est longue.
- Avec un certain nombre de joies.
- Oui, vous aimez la vie. Il le faut bien, vous ne croyez qu’à elle. »
Malan s’assit lourdement dans une bergère recouverte de cretonne, et soudain une expression d’indicible mélancolie vint transfigurer son visage.
« Vous avez raison. Moi je l’ai aimée, je l’ai aimée avec avidité. Et en même temps, elle me paraît affreuse, inaccessible aussi. Voilà pourquoi je crois, par scepticisme. Oui, je veux croire, je veux vivre, toujours. »
Cornery se tut
« A soixante cinq ans, chaque année est un sursis. Je voudrais mourir tranquille et mourir est effrayant, je n’ai rien fait.
- Il y a des êtres qui justifient le monde, qui aident à vivre, par leur seule présence.
- Oui, et ils meurent. »
Pendant leur silence, le vent souffla un peu plus fort autour de la maison.
« Vous avez raison, Jacques, dit Malan. Allez aux nouvelles. Vous n’avez plus besoin d’un père. Vous vous êtes élevé tout seul. A présent, vous pourrez l’aimer comme vous savez aimer. Mais… », dit-il et il hésitait… « Revenez me voir. Il ne me reste plus beaucoup de temps. Et pardonnez-moi…
- Vous pardonner ?dit Cornery. Je vous dois tout.
- Non, vous ne me devez pas grand chose. Pardonnez-moi seulement de ne pas savoir répondre parfois à votre affection… »
Malan regardait la grosse suspension à l’ancienne qui pendait au- dessus de la table, et sa voix se fit plus sourde pour dire ce que , quelques moments plus tard, seul dans le vent et le faubourg désert, Cornery entendait encore en lui même sans trêve :
« Il y’a en moi un vide affreux, une indifférence qui me fait mal. »
Le second extrait est plus révélateur de ce dont je ne pensais pas Camus capable et qui pour moi et le trait des plus grands, chose finalement assez rare : à partir d’une scène de vie tout à fait banale, on construit à partir des mots les plus simples une atmosphère qui en dit long sur le milieu que l’on décrit, sur les êtres et les caractères qui s’y côtoient, sur une époque, sur un lieu avec une véracité saisissante grâce à des descriptions méticuleuses d’une scène donnant quelque part le sentiment d’assister à la réalisation d’une nature morte par un peintre mais dont l’œuvre ne serait pas le tableau réalisé mais son exécution. J’ai pris un petit chapitre qui retrace un épisode in extenso et qui m’a paru très révélateur, mais des images de ce type fourmillent dans le livre lui donnant, une fois encore, une épaisseur et une profondeur que je n’attendais pas. On retrouve Jacques Cornery mais cette fois à l’époque de son adolescence.
« Le poulailler et l’égorgement de la poule
Cette angoisse devant l’inconnu et la mort qu’il retrouvait toujours en revenant du lycée vers la maison, qui remplissait déjà son cœur à la fin du jour avec la même vitesse que l’obscurité qui dévorait rapidement la lumière et la terre, et qui ne cessait qu’au moment où la grand mère allumait la lampe à pétrole, posant le verre sur la toile cirée, les pieds un peu dressés sur la pointe, les cuisses appuyées sur le rebord de la table, le corps penché en avant, la tête tordue pour mieux voir le bec de la lampe sous l’abat-jour, une main tenant la molette de cuivre qui réglait la mèche sous la lampe, l’autre raclant la mèche avec une allumette enflammée jusqu’à ce que la mèche cesse de charbonner et donne une belle flamme claire, et la grand mère remettait alors le verre qui criait un peu contre les dents ciselées de la gouttière de cuivre où on l‘enfonçait, puis, à nouveau droite devant la table, un seul bras levé, réglait encore la mèche, jusqu’à ce que la lumière jaune, chaude, s’égalise sur la table dans un large rond parfait, éclairant d’une lumière plus douce, comme réfléchie par la toile cirée, le visage de la femme et celui de l’enfant, qui de l’autre côté de la table assistait à la cérémonie, et son cœur desserrait lentement à mesure que la lumière montait.
C’était la même angoisse aussi que, parfois, il cherchait à vaincre par orgueil ou vanité, lorsque sa grand-mère en certaines circonstances lui commandait d’aller chercher une poule dans la cour. C’était toujours le soir, et la veille d’une fête importante, Pâques ou Noël, ou encore le passage de parents plus fortunés qu’on désirait autant honorer que tromper, par décence, sur la situation réelle de la famille. Dans les premières années du lycée, en effet, la grand-mère avait demandé à l’oncle Joséphin de lui ramener des poulets arabes de ses excursions commerciales du dimanche, avait mobilisé l’oncle Ernest pour lui construire au fond de la cour, à même le sol gluant d’humidité, un poulailler grossier, où elle élevait cinq ou six volatiles qui lui donnaient des œufs et à l’occasion leur sang. La première fois que la grand mère avait décidé de procéder à une exécution, la famille était à table, et elle avait demandé à l’aîné des enfants d’aller lui chercher la victime. Mais Louis s’était récusé, il avait déclaré tout net qu’il avait peur. La grand mère avait ricané, et vitupéré ces enfants de riches qui n’étaient pas comme ceux de son temps, au fin fond du bled, et qui n’avaient peur de rien. « Jacques, lui, est plus courageux, je le sais. Vas-y, toi ». A vrai dire, Jacques ne se sentait nullement plus courageux. Mais du moment qu’on le déclarait, il ne pouvait reculer, et il y alla ce premier soir. Il fallait descendre l’escalier à tâtons dans le noir, puis tourner à gauche dans le couloir toujours obscur, trouver la porte de la cour et l’ouvrir. La nuit était moins obscure que le couloir. On distinguait les quatre marches glissantes et verdies qui descendaient dans la cour. A droite, les persiennes du petit pavillon qui abritait la famille du coiffeur et la famille arabe laissaient couler une lumière avare. En face, il apercevait les taches blanchâtres des bêtes endormies à terre ou sur leurs barreaux merdeux. Arrivé au poulailler, dès qu’il touchait le poulailler branlant, accroupi et les doigts au dessus de sa tête dans le grosses mailles du grillage, un caquetage sourd commençait à s’élever en même temps que l’odeur tiède et écœurante des déjections. Il ouvrait la petite porte à claire- voie qui se trouvait au ras du sol, se penchait pour y glisser la main et le bras, rencontrait avec dégoût le sol ou un bâton souillé, et retirait précipitamment sa main, le cœur serré de peur dès qu’éclatait le brouhaha d’ailes et de pattes, les bêtes voletant ou courant de tous les côtés. Il fallait pourtant se décider, puisqu’il avait été désigné comme le plus courageux. Mais cette agitation des bêtes dans l’obscurité, dans ce coin d’ombre et de saleté, le remplissait d’une angoisse qui lui serrait le ventre. Il attendait, regardait au-dessus de lui la nuit propre, le ciel rempli d’étoiles nettes et tranquilles, puis il se jetait en avant, saisissant la première patte à sa portée, ramenait la bête pleine de cris et d’effroi jusqu’à la petite porte, prenait alors la deuxième patte avec son autre main et tirait avec violence la poule hors du poulailler, lui arrachant déjà une partie de ses plumes contre les montants de la porte, pendant que le poulailler entier s’emplissait de caquètements aigus et affolés et que le vieil Arabe sortait dans un rectangle de lumière soudain découpé, vigilant. « C’est moi, monsieur Tahar, disait l’enfant d’une voix blanche. Je prends une poule pour grand mère. –Ah, c’est toi. Bon, je croyais que c’était des voleurs » et il rentrait, replongeant la cour dans l’obscurité. Jacques courait alors, pendant que la poule se débattait follement, la cognant contre les murs du couloir ou les barreaux de l’escalier, malade de dégoût et de peur en sentant contre sa paume la peau épaisse, froide, écailleuse des pattes, courant encore plus vite sur le palier et dans le couloir de la maison, et surgissant enfin dans la salle à manger en vainqueur. Le vainqueur se découpait dans l’entrée, dépeigné, les genoux verdis par la mousse de la cour, tenant la poule aussi loin possible de son corps, et le visage blanc de peur. « Tu vois, disait la grand-mère à l’aîné. Il est plus petit que toi, mais il te fait honte ». Jacques attendait pour se gonfler d’un juste orgueil que la grand-mère d’une main ferme eût pris les pattes de la poule, qui se calmait soudain comme si elle avait compris qu’elle était dans des main inexorables. Son frère mangeait son dessert sans le regarder, sinon pour lui adresser une grimace de mépris qui augmentait encore la satisfaction de Jacques. Cette satisfaction était de courte durée. La grand mère, heureuse d’avoir un petit- fils viril, l’invitait en récompense à assister dans la cuisine à l’égorgement du poulet. Elle était ceinte d’un gros tablier bleu et, tenant toujours d’une main les pattes de la poule, disposait sur le sol une grande assiette creuse, en faïence blanche, en même temps que le long couteau de cuisine que l’oncle Ernest affilait régulièrement sur une pierre longue et noire, de telle sorte que la lame, rendue très étroite et effilée par l’usure, n’était plus qu’un fil brillant. « Mets-toi là ». Jacques se plaçait à l’endroit indiqué, au fond de la cuisine, tandis que la grand mère se plaçait dans l’entrée, bouchant la sortie à la poule comme à l’enfant. Les reins à l’évier, l’épaule gauche contre le mur, il regardait, horrifié, les gestes précis du sacrificateur. La grand-mère poussait en effet l’assiette juste sous la lumière de la petite lampe à pétrole placée sur une table de bois ; à gauche de l’entrée. Elle étendait la bête sur le sol et, mettant le genou droit à terre, coinçait les pattes de la poule, l’écrasait de ses mains pour l’empêcher de se débattre, pour lui saisir ensuite dans la main gauche la tête, qu’elle étirait en arrière au-dessus de l’assiette. Avec le couteau tranchant comme un rasoir, elle l’égorgeait ensuite lentement à la place où se trouve chez l’homme la pomme d’Adam, ouvrant la plaie en tordant la tête en même temps que le couteau entrait plus profondément dans les cartilages avec un bruit affreux, et maintenait la bête, parcourue de terribles soubresauts, immobile pendant que le sang coulait vermeille dans l’assiette blanche, Jacques le regardant, les jambes flageolantes, comme s’il s’agissait de son propre sang dont il se sentait vidé. « Prends l’assiette », disait la grand-mère après un temps interminable. La bête ne saignait plus. Jacques déposait sur la table avec précaution l’assiette où le sang avait déjà foncé. La grand-mère jetait à côté de l’assiette la poule au plumage terni, à l’œil vitreux sur lequel descendait déjà la paupière ronde et plissée, Jacques regardait le corps immobile, les pattes aux doigts maintenant réunis et qui pendaient sans force, la crête ternie et flasque, la mort enfin, puis il partait dans la salle à manger. « Je ne peux pas voir ça moi », lui avait dit son frère le premier soir avec une fureur rentrée. « C’est dégoûtant. –Mais non », disait Jacques d’une voix incertaine. Louis le regardait d’un air à la fois hostile et inquisiteur. Et Jacques se redressa. Il se referma sur l’angoisse, sur cette peur panique qui l’avait pris devant la nuit et l’épouvantable mort, trouvant dans l’orgueil, et dans l’orgueil seulement, une volonté de courage qui finit par lui servir de courage. « Tu as peur, voilà tout, finit-il par dire. – Oui, dit la grand-mère qui rentrait, c’est Jacques qui ira les autres fois au poulailler. – Bon, bon, disait l’oncle Ernest épanoui, il a le courage. » Figé, Jacques regardait sa mère, un peu à l’écart, qui reprisait des chaussettes autour d’un gros œuf de bois. Sa mère le regarda. « Oui, dit-elle, c’est bien, tu es courageux. » Et elle se retournait sur la rue, et Jacques, la regardant de tous ses yeux, sentait de nouveau le malheur s’installer dans son cœur serré. « Va te coucher », disait la grand-mère. Jacques, sans allumer la petite lampe à pétrole, se déshabillait dans la chambre à la lueur qui venait de la salle à manger. Il se couchait sur le bord du lit à deux places pour ne pas avoir à toucher son frère, ni le gêner. Il s’endormait tout de suite, recru de fatigue et de sensations, réveillé parfois par son frère qui l’enjambait pour dormir contre le mur, car il se levait plus tard que Jacques, ou par sa mère qui parfois heurtait l’armoire dans l’obscurité où elle se déshabillait, qui montait légèrement sur son lit et dormait si légèrement qu’on pouvait croire qu’elle veillait, et Jacques le croyait parfois, avait envie de l’appeler et se disait qu’elle ne l’entendrait pas de toute façon, se forçait alors à rester éveillé en même temps qu’elle, aussi légèrement, immobile, sans faire aucun bruit, jusqu’à ce que le sommeil le terrasse comme il avait déjà terrassé sa mère après une dure journée de lessive ou de ménage. »
Lorsqu’il trouva la mort le 4 janvier 1960 en rentrant à Paris après le passage de la nouvelle année, on retrouva dans la sacoche qui l’accompagnait et qu’il avait placée près de lui dans le bolide conduit par un familier de son éditeur, un manuscrit ébauché sur un texte qu’il travaillait.
Plus de 30 ans plus tard, sa fille décida de le publier, quelque peu remodelé (ponctuation notamment) jugeant qu’il était suffisamment ébauché pour mériter de le livrer à la postérité.
Ce fut une bonne décision. Même si évidemment la structure de l’œuvre est de fait incomplète, j’ai trouvé que cette œuvre méritait vraiment d’être connue. Je ne suis pas un grand fan d’Albert Camus, du créateur en tout cas. Si j’apprécie tout particulièrement son humanisme, sa vision de l’absurdité de la condition humaine, son courage pour écrire sur une actualité difficile qui le mettait en porte à faux vis à vis des siens (guerre d’Algérie), en revanche, l’écrivain, le philosophe ne m’ont jamais véritablement totalement enthousiasmé ni convaincu.
Or ce texte montre qu’Albert Camus était en train de prendre une nouvelle dimension par rapport à ses écrits de jeunesse. Il y’a, à mon sens, beaucoup plus de profondeur que dans ses œuvre antérieures. Est-ce parce qu’il s’agit d’une auto-fiction, où, à travers le portrait d’un personnage fictif, l’auteur parle de lui même et des siens ? Possible. Possible qu’il ait trouvé une matière brute pour parler de lui même avec précision, de sa famille, de l’Algérie, de son instituteur qui aura tant influencé son évolution dans l’existence.
J’ai été très troublé par la précision des descriptions du texte, non par leur réalisme et la sécheresse du style qui fait sa griffe, mais cette façon de s’attarder, d’aller vraiment au fond des êtres, de leur vérité, s’acharnant à montrer toute la difficulté de vivre dans un milieu dépourvu de tout sauf d’humanité, d’obstination à survivre et de faire face au jour le jour à l’hostilité de l’existence sans jamais en ressortir aigri ni frustré mais bien au contraire en profitant des rares moments d’épanouissement que cette vie là vous offre (importance de la plage, du foot) . Il y’a des descriptions de personnages vraiment puissantes, la mère bien sûr, peut être plus encore la grand mère et celles plus légères du frère et des enfants qui l’entouraient à l’école puis au collège. Et bien évidemment la figure obsédante du père, tombé au combat pendant la boucherie de 14-18 qu’il ne connut pas, et dont on essaye, par bribes, de s’en composer un portrait, d’arriver à déterminer ce que peut être son identité quand on sait pas à quoi se raccrocher.
Même inachevé, ce texte vaut beaucoup mieux pour comprendre Albert Camus que l’imposante biographie que lui a consacré Herbert R.Lottman, même si cela reste un texte de référence. C’est indubitablement la création de l’écrivain que j’ai préférée et qui laissait, peut être présager, même s’il fut récompensé par le Nobel de littérature pour ses écrits antérieurs, d’un véritable destin de très grand écrivain (car combien dans la liste Nobel ne sont plus lus si même ils ne l’ont jamais été…).
A grand texte, deux extraits, le premier celui de Jacques Cornery rencontrant son mentor à l’âge adulte, où l’on retrouve les thèmes classiques de Camus, notamment celui de l’indifférence (à soi même) qui est particulièrement bien exploré dans l’Etranger.
« Cher ami, dit-il, vous avez toujours cru que j’étais orgueilleux. Je le suis. Mais pas toujours avec tous. Avec vous, par exemple, je suis incapable d’orgueil.
Mélan détourna le regard, ce qui chez lui était signe d’émotion.
Je le sais, dit-il, mais pourquoi.
- Parce que je vous aime. » dit calmement Cornery.
Malan tira vers lui le saladier de fruits rafraîchis et ne répondit rien.
« Parce que, continua Cornery, lorsque j’étais très jeune, très sot, et très seul (vous vous souvenez, à Alger ?) vous vous êtes tourné vers moi, et vous m’avez ouvert sans y paraître les portes de tout ce que j’aime en ce monde.
- Oh, vous êtes doué !
- Certainement. Mais aux plus doués il faut un initiateur. Celui que la vie un jour met sur votre chemin, celui-là doit être pour toujours aimé et respecté, même s’il n’est pas responsable. C’est là ma foi !
- Oui, oui, dit Malan d’un air patelin.
- Vous doutez, je sais. Voyez-vous, ne croyez pas que mon affection pour vous soit aveugle. Vous avez de gros, de très gros défauts. Du moins, à mes yeux. »
Malan lécha ses grosses lèvres et parut soudain intéressé.
« Lesquels ?
- Par exemple, vous êtes, disons, économe. Non par avarice d’ailleurs, mais par panique, peur de manquer etc… N’empêche, c’est un gros défaut et que je n’aime pas en général. Mais surtout, vous ne pouvez vous empêcher de soupçonner des arrières pensées chez les autres. Instinctivement, vous ne pouvez croire à des sentiments tout à fait désintéressés.
- Avouez dis Malan en finissant son vin, je ne devrais pas prendre de café. Et cependant… »
-
Mais Cornery ne perdait pas son calme.
« Je suis sûr par exemple que vous ne pourriez pas me croire si je vous disais que, sur une simple demande de votre part, je vous remettrais immédiatement tous mes biens. »
Malan hésita et cette fois regarda son ami.
« Oh, je sais. Vous êtes généreux.
- Non, je ne suis pas généreux. Je suis avare de mon temps, de mes efforts, de ma fatigue et cela me répugne. Mais ce que je dis est vrai. Vous ne me croyez pas, c’est là votre défaut et votre véritable impuissance, bien que vous soyez un homme supérieur. Car vous avez tort. Sur un mot de vous, à l’instant même, tous mes biens sont à vous. Vous n’en avez pas besoin et ce n’est qu’un exemple. Mais ce n’est pas un exemple arbitrairement choisi. Réellement tous mes biens sont à vous.
- Merci, vraiment, dit Malan les yeux mi-clos, je suis très touché.
- Bon, je vous embarrasse. Vous n’aimez pas non plus qu’on parle trop clairement. Je voulais vous dire seulement que je vous aime avec vos défauts. J’aime ou je vénère peu d’êtres. Pour tout le reste, j’ai honte de mon indifférence. Mais ceux que j’aime, rien ni moi même ni surtout eux mêmes ne fera que je cesse de les aimer. Ce sont des choses que j’ai mis longtemps à apprendre ; maintenant, je le sais. Cela dit, reprenons notre conversation ; vous n’approuvez pas que j’essaye de me renseigner sur mon père.
- C’est à dire, si, je vous approuve, je craignais seulement que vous soyez déçu. Un ami à moi qui était très attaché à une jeune fille et qui voulait l’épouser a eu le tort de prendre des renseignements sur elle.
- Un bourgeois, dit Cornery.
- Oui, dit Malan, c’était moi. »
Ils éclatèrent de rire.
« J’étais jeune. J’ai recueilli des opinions si contradictoires que la mienne en a été troublée. J’ai douté de l’aimer ou de ne pas l’aimer. Bref, j’en ai épousé une autre.
- Je ne puis trouver un second père.
- Non. Par chance. Un seul suffit, si j’en crois mon expérience.
- Bon, dit Cornery. Du reste, je dois aller voir ma mère dans quelques semaines. C’est une occasion. Et je vous en ai parlé surtout parce que j’ai été troublé tout à l’heure par cette différence d’âge en ma faveur. En ma faveur, oui.
- Oui, je comprends.
Il regarda Malan.
« Dites vous qu’il n’a pas vieilli. Cette souffrance là lui a été épargnée et elle est longue.
- Avec un certain nombre de joies.
- Oui, vous aimez la vie. Il le faut bien, vous ne croyez qu’à elle. »
Malan s’assit lourdement dans une bergère recouverte de cretonne, et soudain une expression d’indicible mélancolie vint transfigurer son visage.
« Vous avez raison. Moi je l’ai aimée, je l’ai aimée avec avidité. Et en même temps, elle me paraît affreuse, inaccessible aussi. Voilà pourquoi je crois, par scepticisme. Oui, je veux croire, je veux vivre, toujours. »
Cornery se tut
« A soixante cinq ans, chaque année est un sursis. Je voudrais mourir tranquille et mourir est effrayant, je n’ai rien fait.
- Il y a des êtres qui justifient le monde, qui aident à vivre, par leur seule présence.
- Oui, et ils meurent. »
Pendant leur silence, le vent souffla un peu plus fort autour de la maison.
« Vous avez raison, Jacques, dit Malan. Allez aux nouvelles. Vous n’avez plus besoin d’un père. Vous vous êtes élevé tout seul. A présent, vous pourrez l’aimer comme vous savez aimer. Mais… », dit-il et il hésitait… « Revenez me voir. Il ne me reste plus beaucoup de temps. Et pardonnez-moi…
- Vous pardonner ?dit Cornery. Je vous dois tout.
- Non, vous ne me devez pas grand chose. Pardonnez-moi seulement de ne pas savoir répondre parfois à votre affection… »
Malan regardait la grosse suspension à l’ancienne qui pendait au- dessus de la table, et sa voix se fit plus sourde pour dire ce que , quelques moments plus tard, seul dans le vent et le faubourg désert, Cornery entendait encore en lui même sans trêve :
« Il y’a en moi un vide affreux, une indifférence qui me fait mal. »
Le second extrait est plus révélateur de ce dont je ne pensais pas Camus capable et qui pour moi et le trait des plus grands, chose finalement assez rare : à partir d’une scène de vie tout à fait banale, on construit à partir des mots les plus simples une atmosphère qui en dit long sur le milieu que l’on décrit, sur les êtres et les caractères qui s’y côtoient, sur une époque, sur un lieu avec une véracité saisissante grâce à des descriptions méticuleuses d’une scène donnant quelque part le sentiment d’assister à la réalisation d’une nature morte par un peintre mais dont l’œuvre ne serait pas le tableau réalisé mais son exécution. J’ai pris un petit chapitre qui retrace un épisode in extenso et qui m’a paru très révélateur, mais des images de ce type fourmillent dans le livre lui donnant, une fois encore, une épaisseur et une profondeur que je n’attendais pas. On retrouve Jacques Cornery mais cette fois à l’époque de son adolescence.
« Le poulailler et l’égorgement de la poule
Cette angoisse devant l’inconnu et la mort qu’il retrouvait toujours en revenant du lycée vers la maison, qui remplissait déjà son cœur à la fin du jour avec la même vitesse que l’obscurité qui dévorait rapidement la lumière et la terre, et qui ne cessait qu’au moment où la grand mère allumait la lampe à pétrole, posant le verre sur la toile cirée, les pieds un peu dressés sur la pointe, les cuisses appuyées sur le rebord de la table, le corps penché en avant, la tête tordue pour mieux voir le bec de la lampe sous l’abat-jour, une main tenant la molette de cuivre qui réglait la mèche sous la lampe, l’autre raclant la mèche avec une allumette enflammée jusqu’à ce que la mèche cesse de charbonner et donne une belle flamme claire, et la grand mère remettait alors le verre qui criait un peu contre les dents ciselées de la gouttière de cuivre où on l‘enfonçait, puis, à nouveau droite devant la table, un seul bras levé, réglait encore la mèche, jusqu’à ce que la lumière jaune, chaude, s’égalise sur la table dans un large rond parfait, éclairant d’une lumière plus douce, comme réfléchie par la toile cirée, le visage de la femme et celui de l’enfant, qui de l’autre côté de la table assistait à la cérémonie, et son cœur desserrait lentement à mesure que la lumière montait.
C’était la même angoisse aussi que, parfois, il cherchait à vaincre par orgueil ou vanité, lorsque sa grand-mère en certaines circonstances lui commandait d’aller chercher une poule dans la cour. C’était toujours le soir, et la veille d’une fête importante, Pâques ou Noël, ou encore le passage de parents plus fortunés qu’on désirait autant honorer que tromper, par décence, sur la situation réelle de la famille. Dans les premières années du lycée, en effet, la grand-mère avait demandé à l’oncle Joséphin de lui ramener des poulets arabes de ses excursions commerciales du dimanche, avait mobilisé l’oncle Ernest pour lui construire au fond de la cour, à même le sol gluant d’humidité, un poulailler grossier, où elle élevait cinq ou six volatiles qui lui donnaient des œufs et à l’occasion leur sang. La première fois que la grand mère avait décidé de procéder à une exécution, la famille était à table, et elle avait demandé à l’aîné des enfants d’aller lui chercher la victime. Mais Louis s’était récusé, il avait déclaré tout net qu’il avait peur. La grand mère avait ricané, et vitupéré ces enfants de riches qui n’étaient pas comme ceux de son temps, au fin fond du bled, et qui n’avaient peur de rien. « Jacques, lui, est plus courageux, je le sais. Vas-y, toi ». A vrai dire, Jacques ne se sentait nullement plus courageux. Mais du moment qu’on le déclarait, il ne pouvait reculer, et il y alla ce premier soir. Il fallait descendre l’escalier à tâtons dans le noir, puis tourner à gauche dans le couloir toujours obscur, trouver la porte de la cour et l’ouvrir. La nuit était moins obscure que le couloir. On distinguait les quatre marches glissantes et verdies qui descendaient dans la cour. A droite, les persiennes du petit pavillon qui abritait la famille du coiffeur et la famille arabe laissaient couler une lumière avare. En face, il apercevait les taches blanchâtres des bêtes endormies à terre ou sur leurs barreaux merdeux. Arrivé au poulailler, dès qu’il touchait le poulailler branlant, accroupi et les doigts au dessus de sa tête dans le grosses mailles du grillage, un caquetage sourd commençait à s’élever en même temps que l’odeur tiède et écœurante des déjections. Il ouvrait la petite porte à claire- voie qui se trouvait au ras du sol, se penchait pour y glisser la main et le bras, rencontrait avec dégoût le sol ou un bâton souillé, et retirait précipitamment sa main, le cœur serré de peur dès qu’éclatait le brouhaha d’ailes et de pattes, les bêtes voletant ou courant de tous les côtés. Il fallait pourtant se décider, puisqu’il avait été désigné comme le plus courageux. Mais cette agitation des bêtes dans l’obscurité, dans ce coin d’ombre et de saleté, le remplissait d’une angoisse qui lui serrait le ventre. Il attendait, regardait au-dessus de lui la nuit propre, le ciel rempli d’étoiles nettes et tranquilles, puis il se jetait en avant, saisissant la première patte à sa portée, ramenait la bête pleine de cris et d’effroi jusqu’à la petite porte, prenait alors la deuxième patte avec son autre main et tirait avec violence la poule hors du poulailler, lui arrachant déjà une partie de ses plumes contre les montants de la porte, pendant que le poulailler entier s’emplissait de caquètements aigus et affolés et que le vieil Arabe sortait dans un rectangle de lumière soudain découpé, vigilant. « C’est moi, monsieur Tahar, disait l’enfant d’une voix blanche. Je prends une poule pour grand mère. –Ah, c’est toi. Bon, je croyais que c’était des voleurs » et il rentrait, replongeant la cour dans l’obscurité. Jacques courait alors, pendant que la poule se débattait follement, la cognant contre les murs du couloir ou les barreaux de l’escalier, malade de dégoût et de peur en sentant contre sa paume la peau épaisse, froide, écailleuse des pattes, courant encore plus vite sur le palier et dans le couloir de la maison, et surgissant enfin dans la salle à manger en vainqueur. Le vainqueur se découpait dans l’entrée, dépeigné, les genoux verdis par la mousse de la cour, tenant la poule aussi loin possible de son corps, et le visage blanc de peur. « Tu vois, disait la grand-mère à l’aîné. Il est plus petit que toi, mais il te fait honte ». Jacques attendait pour se gonfler d’un juste orgueil que la grand-mère d’une main ferme eût pris les pattes de la poule, qui se calmait soudain comme si elle avait compris qu’elle était dans des main inexorables. Son frère mangeait son dessert sans le regarder, sinon pour lui adresser une grimace de mépris qui augmentait encore la satisfaction de Jacques. Cette satisfaction était de courte durée. La grand mère, heureuse d’avoir un petit- fils viril, l’invitait en récompense à assister dans la cuisine à l’égorgement du poulet. Elle était ceinte d’un gros tablier bleu et, tenant toujours d’une main les pattes de la poule, disposait sur le sol une grande assiette creuse, en faïence blanche, en même temps que le long couteau de cuisine que l’oncle Ernest affilait régulièrement sur une pierre longue et noire, de telle sorte que la lame, rendue très étroite et effilée par l’usure, n’était plus qu’un fil brillant. « Mets-toi là ». Jacques se plaçait à l’endroit indiqué, au fond de la cuisine, tandis que la grand mère se plaçait dans l’entrée, bouchant la sortie à la poule comme à l’enfant. Les reins à l’évier, l’épaule gauche contre le mur, il regardait, horrifié, les gestes précis du sacrificateur. La grand-mère poussait en effet l’assiette juste sous la lumière de la petite lampe à pétrole placée sur une table de bois ; à gauche de l’entrée. Elle étendait la bête sur le sol et, mettant le genou droit à terre, coinçait les pattes de la poule, l’écrasait de ses mains pour l’empêcher de se débattre, pour lui saisir ensuite dans la main gauche la tête, qu’elle étirait en arrière au-dessus de l’assiette. Avec le couteau tranchant comme un rasoir, elle l’égorgeait ensuite lentement à la place où se trouve chez l’homme la pomme d’Adam, ouvrant la plaie en tordant la tête en même temps que le couteau entrait plus profondément dans les cartilages avec un bruit affreux, et maintenait la bête, parcourue de terribles soubresauts, immobile pendant que le sang coulait vermeille dans l’assiette blanche, Jacques le regardant, les jambes flageolantes, comme s’il s’agissait de son propre sang dont il se sentait vidé. « Prends l’assiette », disait la grand-mère après un temps interminable. La bête ne saignait plus. Jacques déposait sur la table avec précaution l’assiette où le sang avait déjà foncé. La grand-mère jetait à côté de l’assiette la poule au plumage terni, à l’œil vitreux sur lequel descendait déjà la paupière ronde et plissée, Jacques regardait le corps immobile, les pattes aux doigts maintenant réunis et qui pendaient sans force, la crête ternie et flasque, la mort enfin, puis il partait dans la salle à manger. « Je ne peux pas voir ça moi », lui avait dit son frère le premier soir avec une fureur rentrée. « C’est dégoûtant. –Mais non », disait Jacques d’une voix incertaine. Louis le regardait d’un air à la fois hostile et inquisiteur. Et Jacques se redressa. Il se referma sur l’angoisse, sur cette peur panique qui l’avait pris devant la nuit et l’épouvantable mort, trouvant dans l’orgueil, et dans l’orgueil seulement, une volonté de courage qui finit par lui servir de courage. « Tu as peur, voilà tout, finit-il par dire. – Oui, dit la grand-mère qui rentrait, c’est Jacques qui ira les autres fois au poulailler. – Bon, bon, disait l’oncle Ernest épanoui, il a le courage. » Figé, Jacques regardait sa mère, un peu à l’écart, qui reprisait des chaussettes autour d’un gros œuf de bois. Sa mère le regarda. « Oui, dit-elle, c’est bien, tu es courageux. » Et elle se retournait sur la rue, et Jacques, la regardant de tous ses yeux, sentait de nouveau le malheur s’installer dans son cœur serré. « Va te coucher », disait la grand-mère. Jacques, sans allumer la petite lampe à pétrole, se déshabillait dans la chambre à la lueur qui venait de la salle à manger. Il se couchait sur le bord du lit à deux places pour ne pas avoir à toucher son frère, ni le gêner. Il s’endormait tout de suite, recru de fatigue et de sensations, réveillé parfois par son frère qui l’enjambait pour dormir contre le mur, car il se levait plus tard que Jacques, ou par sa mère qui parfois heurtait l’armoire dans l’obscurité où elle se déshabillait, qui montait légèrement sur son lit et dormait si légèrement qu’on pouvait croire qu’elle veillait, et Jacques le croyait parfois, avait envie de l’appeler et se disait qu’elle ne l’entendrait pas de toute façon, se forçait alors à rester éveillé en même temps qu’elle, aussi légèrement, immobile, sans faire aucun bruit, jusqu’à ce que le sommeil le terrasse comme il avait déjà terrassé sa mère après une dure journée de lessive ou de ménage. »
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Re: [topic unique] LIVRE
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Re: [topic unique] LIVRE
Pourquoi, Plongeon c'est un mec?boubou37 a écrit :non !Plongeon a écrit :à propos d'émotion, playboy c'est un livre?![]()
Ah les mecs, c'est jamais sérieux !
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La gourmandise commence quand on n'a plus faim (Alphonse Daudet)
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Re: [topic unique] LIVRE
The Dead Heart par Douglas Kennedy
Petit roman très sympa par un auteur excellent dans sa capacité à créer des histoires qui tiennent en haleine, des personnages qui tiennent la route et finalement sous une apparence relativement anodine, apparaît une subtile ironie où pas mal de traits de la société occidentale se trouvent bien décalqués…
De quoi s’agit-il là ? D’un homme approchant la quarantaine, totalement seul au monde, pas franchement passionné par son boulot de journaliste, qui décide d’aller voir ce qui se passe en Australie… Mais pas à Sydney, Cambera ou Melbourne… Non dans un coin totalement paumé du doux nom de Darwin… De là, il se met en tête de rejoindre Perth dans un long voyage assez désertique… Et après une halte dans une station service, il tombe sur Angie, petite merveille d’1,80 mètres qui lui fait les yeux doux et que le mâle solitaire va bien évidemment essayer de conquérir… Enfin conquérir est un grand mot, le jeune canon local n’étant guère farouche… Enfin, pour coucher… Parce que la jeune fille en question est beaucoup plus farouche qu’il n’en a l’air et va kydnaper sa conquête de quelques coucheries rejoindre son lieu de vie perdu en plein désert australien pour où au milieu d’une cinquantaine d’individus issus de 4 familles différentes, s’organise une vie communautaire assez déjantée, où le nouvel arrivant, désormais marié à l’insu de son plein gré et futur père de famille n’aura de cesse que de réfléchir à fuir ce petit monde passablement totalitaire…
Ça n’a l’air de rien mais c’est un petit roman où pas mal de thèmes sont abordés innocemment… La solitude de l’individu sans attache arrivant en milieu de vie (théorique) et continuant à jouer les adolescents pré pubères (voyages, filles faciles, fuite des responsabilités…). La quête de l’identité d’individus ne pouvant penser leur existence en dehors de la vie professionnelle qu’ils ont eu au point de l’assimiler et ne pouvoir envisager d’autres endroits pour vivre que ce coin hostile…. L’organisation d’une petite communauté repliée sur elle même qui doit organiser ses propres interdits (à commencer par l’inceste). La débilité d’une existence centrée sur des boulots dérisoires ne permettant la survie que pour les besoins primaires et des loisirs totalement assommants (tout parallèle avec des vies existantes en dehors de cette communauté étant bien évidemment fortuite…)
Pas de la grande littérature, mais un style bien emmené reposant surtout sur beaucoup de dialogues, sur une histoire ayant beaucoup d’entrain, un bon moment de divertissement mais comme dit précédemment moins anodin qu’il ne peut y paraître au premier abord…
Petit roman très sympa par un auteur excellent dans sa capacité à créer des histoires qui tiennent en haleine, des personnages qui tiennent la route et finalement sous une apparence relativement anodine, apparaît une subtile ironie où pas mal de traits de la société occidentale se trouvent bien décalqués…
De quoi s’agit-il là ? D’un homme approchant la quarantaine, totalement seul au monde, pas franchement passionné par son boulot de journaliste, qui décide d’aller voir ce qui se passe en Australie… Mais pas à Sydney, Cambera ou Melbourne… Non dans un coin totalement paumé du doux nom de Darwin… De là, il se met en tête de rejoindre Perth dans un long voyage assez désertique… Et après une halte dans une station service, il tombe sur Angie, petite merveille d’1,80 mètres qui lui fait les yeux doux et que le mâle solitaire va bien évidemment essayer de conquérir… Enfin conquérir est un grand mot, le jeune canon local n’étant guère farouche… Enfin, pour coucher… Parce que la jeune fille en question est beaucoup plus farouche qu’il n’en a l’air et va kydnaper sa conquête de quelques coucheries rejoindre son lieu de vie perdu en plein désert australien pour où au milieu d’une cinquantaine d’individus issus de 4 familles différentes, s’organise une vie communautaire assez déjantée, où le nouvel arrivant, désormais marié à l’insu de son plein gré et futur père de famille n’aura de cesse que de réfléchir à fuir ce petit monde passablement totalitaire…
Ça n’a l’air de rien mais c’est un petit roman où pas mal de thèmes sont abordés innocemment… La solitude de l’individu sans attache arrivant en milieu de vie (théorique) et continuant à jouer les adolescents pré pubères (voyages, filles faciles, fuite des responsabilités…). La quête de l’identité d’individus ne pouvant penser leur existence en dehors de la vie professionnelle qu’ils ont eu au point de l’assimiler et ne pouvoir envisager d’autres endroits pour vivre que ce coin hostile…. L’organisation d’une petite communauté repliée sur elle même qui doit organiser ses propres interdits (à commencer par l’inceste). La débilité d’une existence centrée sur des boulots dérisoires ne permettant la survie que pour les besoins primaires et des loisirs totalement assommants (tout parallèle avec des vies existantes en dehors de cette communauté étant bien évidemment fortuite…)
Pas de la grande littérature, mais un style bien emmené reposant surtout sur beaucoup de dialogues, sur une histoire ayant beaucoup d’entrain, un bon moment de divertissement mais comme dit précédemment moins anodin qu’il ne peut y paraître au premier abord…
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Re: [topic unique] LIVRE
La promesse de l’aube par Romain Gary
Premier bouquin que je lis de cet écrivain majeur français. Pas forcément fait le bon choix dans la mesure où il s’agit d’une auto-fiction, l’écrivain évoquant son enfance, son adolescence et le début de sa jeunesse, recouvrant son existence en Europe de l’Est avant la seconde guerre mondiale puis son arrivée à Nice avant de conclure par son engagement dans la France libre. Le livre est surtout une ode à sa mère qui tient une place envahissante, l’ayant élevé seule, son père ne l’ayant pas véritablement reconnu même s’il ne lui était pas inconnu.
Difficile de se faire dans ce genre d’ouvrage une idée sur la force créatrice d’un auteur. Même s’il fourmille d’anecdotes cocasses, d’observations subtiles. Mais ces pages permettrent de tout de même de repérer la qualité stylistique de l’écrivain. Ce n’est pas du Proust ou du Gracq dans le classicisme et la beauté de la langue mais c’est quand même au-dessus de ce que les romans procurent généralement, à savoir une plume de journaliste qui saurait écrire. J’ai beaucoup apprécié la subtile ironie qui se dégage de ces lignes, tout en finesse, avec parfois un brin de provocation mais très délicatement amenée...
Deux extraits à titre d’exemple. Le premier se situe dans le feu de l’action, un moment qui demeure souvent mémorable pour un garçon…
« La tendresse maternelle dont j’étais entouré eut à cette époque une conséquence inattendue et extrêmement heureuse.
Lorsque les affaires allaient bien et que la vente de quelque « bijou de famille » permettait d’envisager un mois de relative sécurité matérielle, son premier soin «était d’aller chez le coiffeur ; elle allait ensuite écouter l’orchestre tzigane à la terrasse de l’Hôtel Royal et engageait une femme de ménage, chargée d’exécuter dans l’appartement divers travaux de propreté – ma mère a toujours eu horreur de laver le plancher et lorsqu’une fois, en son absence, j’essayai de nettoyer le parquet moi même, et qu’elle me surprit à quatre pattes, un torchon à la main, ses lèvres se mirent à grimacer, les larmes coulèrent sur ses joues, et je dus passer une heure à la consoler et à lui expliquer que, dans un pays démocratique, ces petits travaux ménagers étaient considérés comme parfaitement honorables et qu’on pouvait s’y livrer sans déchoir.
Mariette était une fille au bas-ventre bien ancré dans un bassin généreux, aux grands yeux malins, aux jambes fermes et solides, et dotée d’un derrière sensationnel que je voyais constamment en classe au lieu et à la place de la figure de mon professeur de mathématiques. Cette vision fascinante était la très simple raison pour laquelle je fixais la physionomie de mon maître avec une si complète concentration. La bouche ouverte, je ne la quittais pas des yeux pendant toute la durée de son cours, n’écoutant bien entendu pas un mot de ce qu’il disait- et lorsque le bon maître nous tournait le dos et se mettait à tracer des signes algébriques sur le tableau, je transférais avec effort mon regard halluciné sur celui-ci, et je voyais aussitôt l’objet de mes rêves se dessiner sur le fond noir- le noir a toujours eu sur moi, depuis, l’effet le plus heureux. Lorsque le professeur, flatté par mon attention fascinée, me posait parfois une question, je m’ébrouais, je roulais des yeux ahuris, j’adressais au postérieur de Mariette un regard de doux reproche, et seule la voix de M.Valu me forçait enfin à revenir sur terre.
- Je ne comprends pas ! s’exclamait le maître. De tous mes élèves, vous paraissez le plus attentif et on dirait même parfois que vous êtes littéralement suspendu à mes lèvres. Et pourtant vous êtes dans la lune !
C’était exact.
Il m’était cependant impossible d’expliquer à cet excellent homme ce que je voyais au lieu et à la place de sa figure avec une telle perfection.
Bref, Mariette prenait dans ma vie une importance grandissante- cela commençait au réveil et durait plus ou moins toute la journée. Lorsque cette déesse méditerranéenne apparaissait à l’horizon, mon cœur partait au galop à sa rencontre et je demeurais sans bouger sur mon lit, terriblement encombré. Je finis par me rendre compte que Mariette m’observait également avec une certaine curiosité. Elle se tournait vers moi, mettait les mains sur ses hanches, me fixait avec un sourire un peu rêveur, soupirait, hochait la tête et disait :
- ça fait rien, vous pouvez dire que votre mère, elle vous aime vraiment. Elle parle que de vous quand vous êtes pas là. Et toutes ces belles aventures qui vous attendent, et toutes ces jolies dames qui vont vous aimer, et patati et patata…ça finit par me faire de l’effet.
Je me sentis assez contrarié. Ma mère était la dernière chose à laquelle j’étais disposé à penser à ce moment-là. Etendu en travers du lit, dans une position très inconfortable, les genoux pliés, les pieds sur la couverture, la tête contre le mur, je n’osais pas bouger.
- Elle me parle de vous comme si vous étiez un prince charmant, quoi… Mon Romain par- ci, mon Romain par-là… Je sais bien que c’est seulement parce que vous êtes son fils, mais à la fin, je me sens toute drôle…
La voix de Mariette avait sur moi un effet extraordinaire. Ce n’était pas une voix comme une autre. D’abord, elle ne paraissait pas venir de la gorge. Je ne sais pas du tout d’où elle venait. Et elle n’allait pas non plus là où les voix vont en général. Elle n’allait pas à mes oreilles, en tout cas. C’était très curieux.
- C’est même énervant, on se demande ce que vous avez de spécial.
Elle attendit un moment, puis soupira et se remit à frotter le parquet. J’étais complètement paralysé, transformé des pieds à la tête en un tronc pétrifié. Nous ne parlâmes plus, ni l’un ni l’autre. Parfois, Mariette tournait la tête dans ma direction, soupirait et se remettait à frotter le parquet. Je regardais cet affreux gaspillage, le cœur déchiré. Je savais bien qu’il fallait faire quelque chose, mais je me sentais littéralement cloué sur place. Mariette finit son travail et s’en alla. Je la vis partir avec la sensation qu’une livre de ma chair venait de s’arracher de mes flancs et de me quitter pour toujours. J’avais l’impression que je venais de rater ma vie. Roland de Chantecler, Artémis Kohinore et Hubert de la Roche Rouge hurlaient à gorge déployée, en se fourrant les poings dans les yeux. Mais je ne connaissais pas alors le dicton célèbre : ce que femme veut, Dieu le veut. Mariette continua à me jeter des regards bizarres, sa curiosité féminine et aussi quelque obscure jalousie, sans doute, éveillées par le chant de tendresse de ma mère et par les images d’Epinal que celle-ci lui peignait de mon avenir triomphal. Le miracle se produisit enfin. Je me souviens de ce visage malicieux penché sur moi et de cette voix un peu rauque, qui me disait ensuite, en me caressant la joue, alors que je planais, quelque part, dans un monde meilleur, entièrement débarrassé de tout poids :
- faut pas lui dire, hé. J’ai pas pu résister. Je sais bien que c’est ta mère, mais c’est tout de même beau un amour comme ça. Ça finit par vous faire envie… Y’aura jamais une autre femme pour t’aimer comme elle, dans la vie. Ça c’est sûr.
C’était sûr. Mais je ne le savais pas. Ce fut seulement aux abords de la quarantaine que je commençai à comprendre. Il n’est pas bon d’être tellement aimé, si jeune, si tôt. Ça vous donne de mauvaises habitudes. On croit que c’est arrivé. On croit que ça existe ailleurs, que ça peut se retrouver. On compte là dessus. On regarde, on espère, on attend. Avec l’amour maternel, la vie vous fait à l’aube une promesse qu’elle ne tient jamais. On est obligé ensuite de manger froid jusqu’à la fin de ses jours. Après cela, chaque fois qu’une femme vous prend dans ses bras et vous serre sur son cœur, ce ne sont plus que des condoléances. On revient toujours gueuler sur la tombe de sa mère comme un chien abandonné. Jamais plus, jamais plus, jamais plus. Des bras adorables se referment autour de votre cou et des lèvres très douces vous parlent d’amour, mais vous êtes au courant. Vous êtes passé à la source très tôt et vous avez tout bu. Lorsque la soif vous reprend, vous avez beau vous jeter de tous côtés, il n’y a plus de puits, il n’y a que des mirages. Vous avez fait, dès la première lueur de l’aube, une étude très serrée de l’amour et vous avez sur vous de la documentation. Partout où vous allez, vous portez en vous le poison des comparaisons et vous passez votre temps à attendre ce que vous avez déjà reçu. Je ne dis pas qu’il faille empêcher les mères d’aimer leurs petits. Je dis simplement qu’il vaut mieux que les mères aient encore quelqu’un d’autre à aimer. Si ma mère avait eu un amant, je n’aurais pas passé ma vie à mourir de soif auprès de chaque fontaine. Malheureusement pour moi, je me connais en vrais diamants.
L’épisode de Mariette prit fin d’une manière inattendue. Un matin, parti ostensiblement au lycée, je revins au galop pour rejoindre ma belle, qui venait chez nous vers huit heures et demie. Ma mère s’en était allé de son côté, la valise à la main, pour se rendre à Cannes, où elle comptait offrir ses « bijoux de famille » aux Anglais de l’Hôtel Martinez. Nous n’aviobs apparemment rien à craindre, mais le destin, avec ce côté vache qui le caractérise, avait organisé une grève d’autobus -ma mère rebroussa chemin. Ayant à peine ouvert la porte de l’appartement, elle entendit des hurlements et, convaincue que j’étais en train de mourir d’une crise d’appendicite – la crise d’appendicite était toujours présente dans son esprit, dernière incarnation humble et déchue de la tragédie grecque- elle se rua à mon secours. Je venais à peine de me calmer et j’étais plongé dans cet état de béatitude et d’insensibilité à peu près totale qui est une de nos grandes réussites ici-bas. A treize ans et demi, j’avais le sentiment d’avoir réussi entièrement ma vie, accompli mon destin et, assis parmi les dieux, je contemplais avec détachement mes doigts de pied, seul rappel des lieux terrestres que j’avais jadis fréquentés. C’était un des ces moments de haute sérénité philosophique que mon âme, éprise d’élévation et de détachement, m’a souvent poussé à rechercher, au cours de ma jeunesse méditative ; un de ces moments où toutes les doctrines pessimistes et désespérées sur l’adversité et l’infirmité d’être un homme s’effondrent comme de pauvres fabrications, davant l’évidence de la beauté d’être, radieuse de plénitude, de sagesse et de bonheur souverain. Dans mon euphorie, la soudaine apparition de ma mère fut accueillie par moi comme l’eût été n’importe quelle autre manifestation des éléments déchaînés : avec indulgence. Je souris aimablement. La réaction de Mariette fut quelque peu différente. Avec un cri perçant, elle bondit hors du lit. La scène qui suivit fut assez étonnante et, du haut de mon Olympe, je l’observai avec un vague intérêt. Ma mère avait encore la canne à la main ; ayant embrassé, d’un coup d’œil, toute l’étendue du désastre, elle leva le bras et passa immédiatement à l’action. La canne s’abattit sur le visage de mon professeur de mathématiques avec une vigoureuse précision. Mariette se mit à hurler et chercha à protéger ce côté adorable de sa personnalité. La petite chambre s’emplit d’un tumulte effrayant, avec le vieux mot russe kourva (putain), résonnant de toute la puissance tragique de la voix de ma mère au-dessus de la mêlée.
L’autre moment est celui où l’auteur évoque la psychanalyse avec un détachement certain…
« Le moment est peut être venu de m’expliquer franchement sur un point délicat, au risque de choquer et de décevoir quelques- uns de mes lecteurs et de passer pour un fils dénaturé auprès de certains tenants des écoles psychanalytiques en vogue : je n’ai jamais eu, pour ma mère, de penchant incestueux. Je sais que ce refus de regarder les choses en face fera immédiatement sourire les avertis et que nul ne peut se porter garant de son subconscient. Je m’empresse aussi d’ajouter que même le béotien que je suis s’incline respectueusement devant le complexe d’Œdipe, dont la découverte et l’illustration honorent l’Occident et constituent certainement, avec le pétrole du Sahara, une des explorations les plus fécondes des richesses naturelles de notre sous-sol. Je dirai plus : conscient de mes origines quelque peu asiatiques, et pour me montrer digne de la communauté occidentale évoluée qui m’avait si généreusement accueilli, je me suis fréquemment efforcé d’évoquer l’image de ma mère sous un angle libidineux, afin de libérer mon complexe, dont je ne me permettrai pas de douter, l’exposer à la pleine lumière culturelle et, d’une manière générale, prouver que je n’avais pas froid aux yeux et que lorsqu’il s’agissait de tenir son rang parmi nos éclaireurs spirituels, la civilisation atlantique pouvait compter sur moi jusqu’au bout. Ce fut sans succès. Et pourtant, je compte sûrement, du côté de mes ancêtres tartares, des hommes de selle rapides, qui n’ont dû trembler, si leur réputation est justifiée, ni devant le viol, ni devant l’inceste, ni devant aucun autre de nos illustres tabous. Là encore, sans vouloir me chercher des excuses, je crois pouvoir m’expliquer. S’il est vrai que je ne suis jamais parvenu à désirer physiquement ma mère, ce ne fut pas tellement en raison de ce lien de sang qui nous unissait, mais plutôt parce qu’elle était une personne déjà âgée, et que, chez moi, l’acte sexuel a toujours été lié à une certaine condition de jeunesse et de fraîcheur physique. Mon sang oriental m’a même toujours rendu, je l’avoue, particulièrement sensible à la tendresse de l’âge et, avec le passage des années, ce penchant, je regrette de le dire, n’a fait que s’accentuer en moi, règle presque générale, me dit-on, chez les satrapes de l’Asie. Je ne crois donc avoir éprouvé à l’égard de ma mère, que je n’ai jamais connue vraiment jeune, que des sentiments platoniques et affectueux. Pas plus bête qu’un autre, je sais qu’une telle affirmation ne manquera pas d’être interprétée comme il se doit, c’est à dire, à l’envers, par ces frétillants parasites suceurs de l’âme que sont les trois quarts de nos psychothérapistes actuellement en plongée. Ils m’ont bien expliqué, ces subtils, que si, par exemple, vous recherchez trop les femmes, c’est que vous êtes en réalité, un homosexuel en fuite ; si le contact intime du corps masculin vous repousse-avouerai-je que c’est mon cas ?- c’est que vous êtes un tout petit peu amateur sur les bords, et, pour aller jusqu’au bout de cette logique de fer, si le contact d’un cadavre vous répugne profondément, c’est que dans votre subconscient, vous êtes atteint de nécrophilie, et irrésistiblement attiré, à la fois comme homme et comme femme, par toute cette belle raideur. La psychanalyse prend aujourd’hui, comme toutes nos idées, une forme aberrante totalitaire ; elle cherche à nous enfermer dans le carcan de ses propres perversions. Elle a occupé le terrain laissé libre par les superstitions, se voile habilement dans un jargon de sémantique qui fabrique ses propres éléments d’analyse et attire la clientèle par des moyens d’intimidation et de chantage psychiques, un peu comme ces racketters américains qui vous imposent leur protection. Je laisse donc volontiers aux charlatans et aux détraqués qui nous commandent dans tant de domaines le soin d’expliquer mon sentiment pour ma mère par quelque enflure pathologique : étant donné ce que la liberté, la fraternité et les plus nobles aspirations de l’homme sont devenues entre leurs mains, je ne vois pas pourquoi la simplicité de l’amour filial ne se déformerait pas dans leurs cervelles malades à l’image du reste.
Je m’accommoderai d’autant mieux de leur diagnostic que je n’ai jamais contemplé l’inceste sous cette terrible lueur de caveau et de damnation éternelle qu’une fausse morale s’est délibérément appliquée à jeter sur une forme d’exubérance sexuelle qui, pour moi, n’occupe qu’une place extrêmement modeste dans l’échelle monumentale de nos dégradations. Toutes les frénésies de l’inceste me paraissent infiniment plus acceptables que celles d’Hiroshima, de Buchenwald, des pelotons d’exécution, de la terreur et de la torture policières, mille fois plus aimables que les leucémies et autres belles conséquences génétiques probables des efforts de nos savants. Personne ne me fera jamais voir dans le comportement sexuel des êtres le critère du bien et du mal. La funeste physionomie d’un certain physicien illustre recommandant au monde civilisé de poursuivre les explosions nucléaires m’est incomparablement plus odieuse que l’idée d’un fils couchant avec sa mère. A côté des aberrations intellectuelles, scientifiques, idéologiques de notre siècle, toutes celles de la sexualité éveillent dans mon cœur les plus tendres pardons. Une fille qui se fait payer pour ouvrir ses cuisses au peuple me paraît une sœur de charité et une honnête dispensatrice de bon pain lorsqu’on compare sa modeste vénalité à la prostitution des savants prêtant leurs cerveaux à l’élaboration de l’empoisonnement génétique et de la terreur atomique. A côté de la perversion de l’âme, de l’esprit et de l’idéal à laquelle se livrent ces traîtres à l’espèce, nos élucubrations sexuelles, vénales ou non, prennent, sur les trois humbles sphincters dont dispose notre anatomie, toute l’innocence angélique d’un sourire d’enfant.
Enfin, pour fermer entièrement le cercle vicieux, je dirai encore que je n’ignore point combien cette façon de minimiser l’inceste peut être aisément interprétée comme une ruse du subconscient cherchant à apprivoiser ce qui, à la fois, lui fait horreur et l’attire délicieusement et, ayant ainsi fait mes ronds de jambe et mes trois tours de piste sur l’air de cette chère vieille valse de Vienne, j’en reviens à mon humble amour.
Car j’ai à peine besoin de dire que ce qui me fait tenter ici ce récit c’est bien le caractère commun, fraternel et reconnaissable de ma tendresse : je n’ai aimé ma mère ni plus, ni moins, ni autrement que le commun des mortels. Je crois aussi sincèrement que ma juvénile tentative de jeter le monde à ses pieds fut, dans une grande mesure, impersonnelle, et, quelle que fût-chacun en jugera à son gré, à sa mesure et selon son cœur- la nature, complexe ou élémentaire, du lien qui nous unissait, une chose, du moins, m’apparaît clairement aujourd’hui, au moment où je jette un dernier regard sur ce que fut ma vie : il s’agissait dans tout cela, pour moi, beaucoup plus d’une volonté farouche d’éclairer triomphalement la destinée de l’homme, que du destin d’un seul être aimé. »
Premier bouquin que je lis de cet écrivain majeur français. Pas forcément fait le bon choix dans la mesure où il s’agit d’une auto-fiction, l’écrivain évoquant son enfance, son adolescence et le début de sa jeunesse, recouvrant son existence en Europe de l’Est avant la seconde guerre mondiale puis son arrivée à Nice avant de conclure par son engagement dans la France libre. Le livre est surtout une ode à sa mère qui tient une place envahissante, l’ayant élevé seule, son père ne l’ayant pas véritablement reconnu même s’il ne lui était pas inconnu.
Difficile de se faire dans ce genre d’ouvrage une idée sur la force créatrice d’un auteur. Même s’il fourmille d’anecdotes cocasses, d’observations subtiles. Mais ces pages permettrent de tout de même de repérer la qualité stylistique de l’écrivain. Ce n’est pas du Proust ou du Gracq dans le classicisme et la beauté de la langue mais c’est quand même au-dessus de ce que les romans procurent généralement, à savoir une plume de journaliste qui saurait écrire. J’ai beaucoup apprécié la subtile ironie qui se dégage de ces lignes, tout en finesse, avec parfois un brin de provocation mais très délicatement amenée...
Deux extraits à titre d’exemple. Le premier se situe dans le feu de l’action, un moment qui demeure souvent mémorable pour un garçon…
« La tendresse maternelle dont j’étais entouré eut à cette époque une conséquence inattendue et extrêmement heureuse.
Lorsque les affaires allaient bien et que la vente de quelque « bijou de famille » permettait d’envisager un mois de relative sécurité matérielle, son premier soin «était d’aller chez le coiffeur ; elle allait ensuite écouter l’orchestre tzigane à la terrasse de l’Hôtel Royal et engageait une femme de ménage, chargée d’exécuter dans l’appartement divers travaux de propreté – ma mère a toujours eu horreur de laver le plancher et lorsqu’une fois, en son absence, j’essayai de nettoyer le parquet moi même, et qu’elle me surprit à quatre pattes, un torchon à la main, ses lèvres se mirent à grimacer, les larmes coulèrent sur ses joues, et je dus passer une heure à la consoler et à lui expliquer que, dans un pays démocratique, ces petits travaux ménagers étaient considérés comme parfaitement honorables et qu’on pouvait s’y livrer sans déchoir.
Mariette était une fille au bas-ventre bien ancré dans un bassin généreux, aux grands yeux malins, aux jambes fermes et solides, et dotée d’un derrière sensationnel que je voyais constamment en classe au lieu et à la place de la figure de mon professeur de mathématiques. Cette vision fascinante était la très simple raison pour laquelle je fixais la physionomie de mon maître avec une si complète concentration. La bouche ouverte, je ne la quittais pas des yeux pendant toute la durée de son cours, n’écoutant bien entendu pas un mot de ce qu’il disait- et lorsque le bon maître nous tournait le dos et se mettait à tracer des signes algébriques sur le tableau, je transférais avec effort mon regard halluciné sur celui-ci, et je voyais aussitôt l’objet de mes rêves se dessiner sur le fond noir- le noir a toujours eu sur moi, depuis, l’effet le plus heureux. Lorsque le professeur, flatté par mon attention fascinée, me posait parfois une question, je m’ébrouais, je roulais des yeux ahuris, j’adressais au postérieur de Mariette un regard de doux reproche, et seule la voix de M.Valu me forçait enfin à revenir sur terre.
- Je ne comprends pas ! s’exclamait le maître. De tous mes élèves, vous paraissez le plus attentif et on dirait même parfois que vous êtes littéralement suspendu à mes lèvres. Et pourtant vous êtes dans la lune !
C’était exact.
Il m’était cependant impossible d’expliquer à cet excellent homme ce que je voyais au lieu et à la place de sa figure avec une telle perfection.
Bref, Mariette prenait dans ma vie une importance grandissante- cela commençait au réveil et durait plus ou moins toute la journée. Lorsque cette déesse méditerranéenne apparaissait à l’horizon, mon cœur partait au galop à sa rencontre et je demeurais sans bouger sur mon lit, terriblement encombré. Je finis par me rendre compte que Mariette m’observait également avec une certaine curiosité. Elle se tournait vers moi, mettait les mains sur ses hanches, me fixait avec un sourire un peu rêveur, soupirait, hochait la tête et disait :
- ça fait rien, vous pouvez dire que votre mère, elle vous aime vraiment. Elle parle que de vous quand vous êtes pas là. Et toutes ces belles aventures qui vous attendent, et toutes ces jolies dames qui vont vous aimer, et patati et patata…ça finit par me faire de l’effet.
Je me sentis assez contrarié. Ma mère était la dernière chose à laquelle j’étais disposé à penser à ce moment-là. Etendu en travers du lit, dans une position très inconfortable, les genoux pliés, les pieds sur la couverture, la tête contre le mur, je n’osais pas bouger.
- Elle me parle de vous comme si vous étiez un prince charmant, quoi… Mon Romain par- ci, mon Romain par-là… Je sais bien que c’est seulement parce que vous êtes son fils, mais à la fin, je me sens toute drôle…
La voix de Mariette avait sur moi un effet extraordinaire. Ce n’était pas une voix comme une autre. D’abord, elle ne paraissait pas venir de la gorge. Je ne sais pas du tout d’où elle venait. Et elle n’allait pas non plus là où les voix vont en général. Elle n’allait pas à mes oreilles, en tout cas. C’était très curieux.
- C’est même énervant, on se demande ce que vous avez de spécial.
Elle attendit un moment, puis soupira et se remit à frotter le parquet. J’étais complètement paralysé, transformé des pieds à la tête en un tronc pétrifié. Nous ne parlâmes plus, ni l’un ni l’autre. Parfois, Mariette tournait la tête dans ma direction, soupirait et se remettait à frotter le parquet. Je regardais cet affreux gaspillage, le cœur déchiré. Je savais bien qu’il fallait faire quelque chose, mais je me sentais littéralement cloué sur place. Mariette finit son travail et s’en alla. Je la vis partir avec la sensation qu’une livre de ma chair venait de s’arracher de mes flancs et de me quitter pour toujours. J’avais l’impression que je venais de rater ma vie. Roland de Chantecler, Artémis Kohinore et Hubert de la Roche Rouge hurlaient à gorge déployée, en se fourrant les poings dans les yeux. Mais je ne connaissais pas alors le dicton célèbre : ce que femme veut, Dieu le veut. Mariette continua à me jeter des regards bizarres, sa curiosité féminine et aussi quelque obscure jalousie, sans doute, éveillées par le chant de tendresse de ma mère et par les images d’Epinal que celle-ci lui peignait de mon avenir triomphal. Le miracle se produisit enfin. Je me souviens de ce visage malicieux penché sur moi et de cette voix un peu rauque, qui me disait ensuite, en me caressant la joue, alors que je planais, quelque part, dans un monde meilleur, entièrement débarrassé de tout poids :
- faut pas lui dire, hé. J’ai pas pu résister. Je sais bien que c’est ta mère, mais c’est tout de même beau un amour comme ça. Ça finit par vous faire envie… Y’aura jamais une autre femme pour t’aimer comme elle, dans la vie. Ça c’est sûr.
C’était sûr. Mais je ne le savais pas. Ce fut seulement aux abords de la quarantaine que je commençai à comprendre. Il n’est pas bon d’être tellement aimé, si jeune, si tôt. Ça vous donne de mauvaises habitudes. On croit que c’est arrivé. On croit que ça existe ailleurs, que ça peut se retrouver. On compte là dessus. On regarde, on espère, on attend. Avec l’amour maternel, la vie vous fait à l’aube une promesse qu’elle ne tient jamais. On est obligé ensuite de manger froid jusqu’à la fin de ses jours. Après cela, chaque fois qu’une femme vous prend dans ses bras et vous serre sur son cœur, ce ne sont plus que des condoléances. On revient toujours gueuler sur la tombe de sa mère comme un chien abandonné. Jamais plus, jamais plus, jamais plus. Des bras adorables se referment autour de votre cou et des lèvres très douces vous parlent d’amour, mais vous êtes au courant. Vous êtes passé à la source très tôt et vous avez tout bu. Lorsque la soif vous reprend, vous avez beau vous jeter de tous côtés, il n’y a plus de puits, il n’y a que des mirages. Vous avez fait, dès la première lueur de l’aube, une étude très serrée de l’amour et vous avez sur vous de la documentation. Partout où vous allez, vous portez en vous le poison des comparaisons et vous passez votre temps à attendre ce que vous avez déjà reçu. Je ne dis pas qu’il faille empêcher les mères d’aimer leurs petits. Je dis simplement qu’il vaut mieux que les mères aient encore quelqu’un d’autre à aimer. Si ma mère avait eu un amant, je n’aurais pas passé ma vie à mourir de soif auprès de chaque fontaine. Malheureusement pour moi, je me connais en vrais diamants.
L’épisode de Mariette prit fin d’une manière inattendue. Un matin, parti ostensiblement au lycée, je revins au galop pour rejoindre ma belle, qui venait chez nous vers huit heures et demie. Ma mère s’en était allé de son côté, la valise à la main, pour se rendre à Cannes, où elle comptait offrir ses « bijoux de famille » aux Anglais de l’Hôtel Martinez. Nous n’aviobs apparemment rien à craindre, mais le destin, avec ce côté vache qui le caractérise, avait organisé une grève d’autobus -ma mère rebroussa chemin. Ayant à peine ouvert la porte de l’appartement, elle entendit des hurlements et, convaincue que j’étais en train de mourir d’une crise d’appendicite – la crise d’appendicite était toujours présente dans son esprit, dernière incarnation humble et déchue de la tragédie grecque- elle se rua à mon secours. Je venais à peine de me calmer et j’étais plongé dans cet état de béatitude et d’insensibilité à peu près totale qui est une de nos grandes réussites ici-bas. A treize ans et demi, j’avais le sentiment d’avoir réussi entièrement ma vie, accompli mon destin et, assis parmi les dieux, je contemplais avec détachement mes doigts de pied, seul rappel des lieux terrestres que j’avais jadis fréquentés. C’était un des ces moments de haute sérénité philosophique que mon âme, éprise d’élévation et de détachement, m’a souvent poussé à rechercher, au cours de ma jeunesse méditative ; un de ces moments où toutes les doctrines pessimistes et désespérées sur l’adversité et l’infirmité d’être un homme s’effondrent comme de pauvres fabrications, davant l’évidence de la beauté d’être, radieuse de plénitude, de sagesse et de bonheur souverain. Dans mon euphorie, la soudaine apparition de ma mère fut accueillie par moi comme l’eût été n’importe quelle autre manifestation des éléments déchaînés : avec indulgence. Je souris aimablement. La réaction de Mariette fut quelque peu différente. Avec un cri perçant, elle bondit hors du lit. La scène qui suivit fut assez étonnante et, du haut de mon Olympe, je l’observai avec un vague intérêt. Ma mère avait encore la canne à la main ; ayant embrassé, d’un coup d’œil, toute l’étendue du désastre, elle leva le bras et passa immédiatement à l’action. La canne s’abattit sur le visage de mon professeur de mathématiques avec une vigoureuse précision. Mariette se mit à hurler et chercha à protéger ce côté adorable de sa personnalité. La petite chambre s’emplit d’un tumulte effrayant, avec le vieux mot russe kourva (putain), résonnant de toute la puissance tragique de la voix de ma mère au-dessus de la mêlée.
L’autre moment est celui où l’auteur évoque la psychanalyse avec un détachement certain…
« Le moment est peut être venu de m’expliquer franchement sur un point délicat, au risque de choquer et de décevoir quelques- uns de mes lecteurs et de passer pour un fils dénaturé auprès de certains tenants des écoles psychanalytiques en vogue : je n’ai jamais eu, pour ma mère, de penchant incestueux. Je sais que ce refus de regarder les choses en face fera immédiatement sourire les avertis et que nul ne peut se porter garant de son subconscient. Je m’empresse aussi d’ajouter que même le béotien que je suis s’incline respectueusement devant le complexe d’Œdipe, dont la découverte et l’illustration honorent l’Occident et constituent certainement, avec le pétrole du Sahara, une des explorations les plus fécondes des richesses naturelles de notre sous-sol. Je dirai plus : conscient de mes origines quelque peu asiatiques, et pour me montrer digne de la communauté occidentale évoluée qui m’avait si généreusement accueilli, je me suis fréquemment efforcé d’évoquer l’image de ma mère sous un angle libidineux, afin de libérer mon complexe, dont je ne me permettrai pas de douter, l’exposer à la pleine lumière culturelle et, d’une manière générale, prouver que je n’avais pas froid aux yeux et que lorsqu’il s’agissait de tenir son rang parmi nos éclaireurs spirituels, la civilisation atlantique pouvait compter sur moi jusqu’au bout. Ce fut sans succès. Et pourtant, je compte sûrement, du côté de mes ancêtres tartares, des hommes de selle rapides, qui n’ont dû trembler, si leur réputation est justifiée, ni devant le viol, ni devant l’inceste, ni devant aucun autre de nos illustres tabous. Là encore, sans vouloir me chercher des excuses, je crois pouvoir m’expliquer. S’il est vrai que je ne suis jamais parvenu à désirer physiquement ma mère, ce ne fut pas tellement en raison de ce lien de sang qui nous unissait, mais plutôt parce qu’elle était une personne déjà âgée, et que, chez moi, l’acte sexuel a toujours été lié à une certaine condition de jeunesse et de fraîcheur physique. Mon sang oriental m’a même toujours rendu, je l’avoue, particulièrement sensible à la tendresse de l’âge et, avec le passage des années, ce penchant, je regrette de le dire, n’a fait que s’accentuer en moi, règle presque générale, me dit-on, chez les satrapes de l’Asie. Je ne crois donc avoir éprouvé à l’égard de ma mère, que je n’ai jamais connue vraiment jeune, que des sentiments platoniques et affectueux. Pas plus bête qu’un autre, je sais qu’une telle affirmation ne manquera pas d’être interprétée comme il se doit, c’est à dire, à l’envers, par ces frétillants parasites suceurs de l’âme que sont les trois quarts de nos psychothérapistes actuellement en plongée. Ils m’ont bien expliqué, ces subtils, que si, par exemple, vous recherchez trop les femmes, c’est que vous êtes en réalité, un homosexuel en fuite ; si le contact intime du corps masculin vous repousse-avouerai-je que c’est mon cas ?- c’est que vous êtes un tout petit peu amateur sur les bords, et, pour aller jusqu’au bout de cette logique de fer, si le contact d’un cadavre vous répugne profondément, c’est que dans votre subconscient, vous êtes atteint de nécrophilie, et irrésistiblement attiré, à la fois comme homme et comme femme, par toute cette belle raideur. La psychanalyse prend aujourd’hui, comme toutes nos idées, une forme aberrante totalitaire ; elle cherche à nous enfermer dans le carcan de ses propres perversions. Elle a occupé le terrain laissé libre par les superstitions, se voile habilement dans un jargon de sémantique qui fabrique ses propres éléments d’analyse et attire la clientèle par des moyens d’intimidation et de chantage psychiques, un peu comme ces racketters américains qui vous imposent leur protection. Je laisse donc volontiers aux charlatans et aux détraqués qui nous commandent dans tant de domaines le soin d’expliquer mon sentiment pour ma mère par quelque enflure pathologique : étant donné ce que la liberté, la fraternité et les plus nobles aspirations de l’homme sont devenues entre leurs mains, je ne vois pas pourquoi la simplicité de l’amour filial ne se déformerait pas dans leurs cervelles malades à l’image du reste.
Je m’accommoderai d’autant mieux de leur diagnostic que je n’ai jamais contemplé l’inceste sous cette terrible lueur de caveau et de damnation éternelle qu’une fausse morale s’est délibérément appliquée à jeter sur une forme d’exubérance sexuelle qui, pour moi, n’occupe qu’une place extrêmement modeste dans l’échelle monumentale de nos dégradations. Toutes les frénésies de l’inceste me paraissent infiniment plus acceptables que celles d’Hiroshima, de Buchenwald, des pelotons d’exécution, de la terreur et de la torture policières, mille fois plus aimables que les leucémies et autres belles conséquences génétiques probables des efforts de nos savants. Personne ne me fera jamais voir dans le comportement sexuel des êtres le critère du bien et du mal. La funeste physionomie d’un certain physicien illustre recommandant au monde civilisé de poursuivre les explosions nucléaires m’est incomparablement plus odieuse que l’idée d’un fils couchant avec sa mère. A côté des aberrations intellectuelles, scientifiques, idéologiques de notre siècle, toutes celles de la sexualité éveillent dans mon cœur les plus tendres pardons. Une fille qui se fait payer pour ouvrir ses cuisses au peuple me paraît une sœur de charité et une honnête dispensatrice de bon pain lorsqu’on compare sa modeste vénalité à la prostitution des savants prêtant leurs cerveaux à l’élaboration de l’empoisonnement génétique et de la terreur atomique. A côté de la perversion de l’âme, de l’esprit et de l’idéal à laquelle se livrent ces traîtres à l’espèce, nos élucubrations sexuelles, vénales ou non, prennent, sur les trois humbles sphincters dont dispose notre anatomie, toute l’innocence angélique d’un sourire d’enfant.
Enfin, pour fermer entièrement le cercle vicieux, je dirai encore que je n’ignore point combien cette façon de minimiser l’inceste peut être aisément interprétée comme une ruse du subconscient cherchant à apprivoiser ce qui, à la fois, lui fait horreur et l’attire délicieusement et, ayant ainsi fait mes ronds de jambe et mes trois tours de piste sur l’air de cette chère vieille valse de Vienne, j’en reviens à mon humble amour.
Car j’ai à peine besoin de dire que ce qui me fait tenter ici ce récit c’est bien le caractère commun, fraternel et reconnaissable de ma tendresse : je n’ai aimé ma mère ni plus, ni moins, ni autrement que le commun des mortels. Je crois aussi sincèrement que ma juvénile tentative de jeter le monde à ses pieds fut, dans une grande mesure, impersonnelle, et, quelle que fût-chacun en jugera à son gré, à sa mesure et selon son cœur- la nature, complexe ou élémentaire, du lien qui nous unissait, une chose, du moins, m’apparaît clairement aujourd’hui, au moment où je jette un dernier regard sur ce que fut ma vie : il s’agissait dans tout cela, pour moi, beaucoup plus d’une volonté farouche d’éclairer triomphalement la destinée de l’homme, que du destin d’un seul être aimé. »
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Spawn
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Re: [topic unique] LIVRE
Je viens de commencer "Le Dossier ODESSA" c'est assez poignant comme livre, je ne regrette pas
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mephisto
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Re: [topic unique] LIVRE
Spawn a écrit :Je viens de commencer "Le Dossier ODESSA" c'est assez poignant comme livre, je ne regrette pas
Tu sais lire ??

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Benjam1
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Re: [topic unique] LIVRE
Je vais commencer le bouquin "CANADA" de Richard Ford. il a l'air saisissant et le derrière de couv m'a plu:
"Nous sommes à Great Falls, Montana, en 1960. Dell Parsons a 15 ans lorsque ses parents commettent un hold-up, avec le fol espoir de rembourser ainsi un créancier menaçant. Mais le braquage échoue, les parents sont arrêtés, et Dell a désormais le choix entre la fuite ou le placement dans un orphelinat. Il choisit de fuir, passe la frontière du Canada et se retrouve dans le Saskatchewan. Il est alors recueilli par un homme, Remlinger, qui fait de lui son apprenti et son factotum. Remlinger est un « libertarien », adepte de la liberté individuelle intégrale, qui vit selon sa propre loi en organisant des chasses. Canada est le récit de ces années d’apprentissage au sein d’une nature magnifique, parmi des hommes pour qui seule compte la force brutale, comme le montre l’épisode final, d’une incroyable violence. Des années plus tard, Dell, qui est devenu professeur à l’Université, se souvient de ces années qui l’ont marqué à jamais.
Qualifié de « page-turner » par le NY Times, ce roman d’une puissance et d’une beauté exceptionnelles rappellera aux lecteurs de Richard Ford le premier de ses livres publié à l’Olivier en 1991, Une saison ardente. Il marque le retour sur la scène littéraire d’un des plus grands écrivains américains contemporains."
"Nous sommes à Great Falls, Montana, en 1960. Dell Parsons a 15 ans lorsque ses parents commettent un hold-up, avec le fol espoir de rembourser ainsi un créancier menaçant. Mais le braquage échoue, les parents sont arrêtés, et Dell a désormais le choix entre la fuite ou le placement dans un orphelinat. Il choisit de fuir, passe la frontière du Canada et se retrouve dans le Saskatchewan. Il est alors recueilli par un homme, Remlinger, qui fait de lui son apprenti et son factotum. Remlinger est un « libertarien », adepte de la liberté individuelle intégrale, qui vit selon sa propre loi en organisant des chasses. Canada est le récit de ces années d’apprentissage au sein d’une nature magnifique, parmi des hommes pour qui seule compte la force brutale, comme le montre l’épisode final, d’une incroyable violence. Des années plus tard, Dell, qui est devenu professeur à l’Université, se souvient de ces années qui l’ont marqué à jamais.
Qualifié de « page-turner » par le NY Times, ce roman d’une puissance et d’une beauté exceptionnelles rappellera aux lecteurs de Richard Ford le premier de ses livres publié à l’Olivier en 1991, Une saison ardente. Il marque le retour sur la scène littéraire d’un des plus grands écrivains américains contemporains."