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Sukkwan Island de David Vann

J'ai beaucoup entendu parlé par la critique de ce premier roman d'un Américain qui a reçu le prix Médicis Etranger l'an passé et qui a reçu à la fois de grands éloges à la fois critiques que par le tirage inhabituel témoignant d'un vrai succès auprès du lectorat français.
Ce roman est une catharsis. Celle d'un homme atteignant la quarantaine, rongé par la culpabilité de n'avoir pas dit oui à son père alors qu'il était adolescent et qu'il lui proposait de l'accompagner en Alaska pour y passer quelque temps coupé du monde tous les deux. Quelques semaines plus tard, son père se suicida, seul.
Ce roman est l'histoire de ce qui aurait pu se passer s'il avait dit oui...

Je ne suis pas sûr que l'oeuvre de Vann aura la postérité de celle de Dostoievski dans l'exploration des gouffres de l'âme humaine. Mais l'oeuvre mérite d'être lue, si tant est que l'on ne soit pas trop émotif(ve). Comme on l'aura compris, on se marre peu... :mrgreen: Mais j'ai bien aimé le récit. Par l'imaginaire qui y est déployé. Par la description des rapports unissant un père à son fils, leur complexité, l'amertume qui peut s'en dégager. Bien aimé la description des paysages d'Alaska, d'une vie retirée à la Robinson, l'hostilité d'une nature ennemie, le danger rôdant, l'habileté employée pour y faire face. Bien aimé surtout l'épure de la conclusion du livre, sur la fragilité de l'existence et la vacuité à s'évertuer à ne pas se concentrer sur les choses simples...
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La carte et le territoire par Michel Houellebecq

Le Goncourt 2010 qui couronna un écrivain déjà largement consacré... Quoi de neuf dans le monde de Houellebecq? Pas grand chose en fait, si ce n'est une intrigue policière finale.
J'ai toujours un peu de mal avec les romans qui mélangent personnages de fiction et personnages réels. Enfin la vision fantasmée de personnages réels. Généralement ce sont des ombres de passage. Là on peut dire qu'ils ont un rôle assez important pour ne pas dire prépondérant: Frédéric Beigbeider, Jean Pierre Pernault, Patrick le Lay, on en passe...
La vision houellebecquienne de la société française de ce début 21ème est toujours aussi sombre... Inanité des relations amoureuses, quêtes ridicules de l'ambition professionnelle, absurdité des relations sociales, des thèmes déjà largement abordés dans ses ouvrages précédents. Là, il rajoute une couche sur la relation au père, d'une grande noirceur et une vision de l'art moderne tout à fait plaisante et dérisoire...
S'il n'y a pas grand chose de nouveau dans le monde de Houellebecq, c'est pour autant toujours un petit plaisir de le lire. Plaisir d'une qualité de style indéniable, une fluidité certaine. Qualité d'imagination remarquable, à ce titre la Saint Sylvestre chez Jean Pierre Pernault est un grand moment loufoque... Mais finalement tiens, si, une petite nouveauté tout de même, comme une once d'espérance, une sérénité apparente peut être influencée par le style: ce monde glauque dont il se fait le contempteur depuis maintenant une quinzaine d'années, on en voit peut être le terme... Qu'en se disloquant dans des crises à répétition, ce n'est peut être pas le chaos qui finira par l'emporter mais quelque chose de plus fraternel qui saura tirer les errements passés...

Ou alors... Serait-ce l'approche de la vieillesse qui nous transforme ce néo réac en utopiste sur le tard... le début de la sénélité sûrement... :mrgreen:
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Le bal du Comte d'Orgel de Raymond Radiguet

J'ai parlé plus haut de l'oeuvre qui est resté à la mémoire du lectorat de ce qui aurait pu être un petit génie littéraire si la thiphoïde ne l'avait emporté à 20 ans... Et pourtant.. Le diable au corps a pris un vrai coup de vieux même s'il lui demeure de qualités...
Là avec cette oeuvre, c'est différent... Pas l'ombre d'une fesse, d'une femme bafouée... Non juste les affres du coeur d'un trio vénéneux, un tryptique classique, le mari, la femme et un ami de famille... C'est vraiment très bien décrit, la montée des sentiments, du désir, des mensonges, des convenances qu'on ne peut vaincre, un régal d'intelligence qui lui résiste fort bien au temps... Ce n'est certes ni le Lys dans la Vallée, ni même Les Liaisons Dangeureuses, mais être capable d'écrire à 20 ans de façon si juste sur la vérité des êtres et la nature humaine laissait effectivement espérer une oeuvre qui aurait pu marquer durablement son époque.
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Vanity Fair de William Makepeace Tackeray

Grand classique de la littérature anglaise, j'ai eu un certain mal à rentrer dans ce roman assez volumineux. Et puis, au fil de l'eau, je me suis laissé prendre par les personnages. L'histoire est elle plus décousue. Contrairement à Dickens où l'on sent un véritable squelette et une progression dans l'histoire, là j'ai trouvé qu'on sentait véritablement que le roman en question avait été publié de façon périodique dans les journaux de l'époque: conclusions à quasi tous les chapitres, sens du coup de théatre final et rebondissement au début du chapitre suivant, séquentialité de l'apparition des personnages. On retrouve toutefois l'oeil habile du romancier, contempteur de la société pré-victorienne. J'ai bien aimé en particulier la description de Waterloo vu du côté de la société anglaise, la terreur qu'inspirait l'usurpateur, l'incertitude sur l'issue de la bataille et la peur qu'inspirait une victoire napoléonienne aux Anglais établis à Bruxelles. J'ai trouvé aussi qu'un personnage était très proche de celui qui a inspiré à Balzac la cousine Bette, mais le personnage de Tackeray a révèle à la fin du roman une grandeur d'âme que n'avait pas le personnage balzacien.
En tout état de cause, ce roman ne m'a véritablement envie d'aller plus loin dans l'exploration de l'oeuvre de l'auteur, sauf peut être pour lire Barry Lyndon qui avait été ressucité si brillamment par ce génie du cinéma qu'est Kubrick.

Mon grain de sable par Luciano Bollis

C'est une petite oeuvre pas véritablement connue mais que Pavèse notamment avait tenu à faire découvrir. Un témoignage sur le vif d'un résistant au fascisme italien tout à la fin de la guerre en 1944 lorsqu'il est arrêté par les milices gênoises. Le récit d'un homme qui sait qu'il va être torturé et qui ne sait pas s'il pourra résister à celle-ci et s'il saura ne pas parler face à son emploi. Lorsque celle-ci commence, l'espoir pour lui que réprésente la découverte d'une lame de rasoir... Et la décision qui lui paraît évidente qu'il faut en finir avec l'existence quand on a 26 ans... La description méthodique de l'application à se couper les veines des poignets, puis devant l'inutilité de la chose à s'attaquer à la carotide...
Il faut avoir les nerfs solides et le coeur solide pour s'attaquer à ce récit. Mais interessant de voir comment un homme réagit à une situation et essaye de s'en tirer quand... un grain de sable vient perturber la voie tracée de l'existence...

L'art français de la guerre par Alexis Jenni

Premier roman couronné du Goncourt en 2011, je n'ai pas été convaincu par cette oeuvre. L'idée n'est pas mauvaise en soi, faire un parallèle entre la décolonisation française et les difficultés d'intégration des populations immigrées en procédant. Mais on ne demande pas à un roman d'être un brillant essai sociologique, ce que d'ailleurs il n'est pas... Là j'ai trouvé l'auteur très bavard à vrai dire. Si son héros n'est pas inintéressant, si les scènes de guerre font preuve parfois d'une belle imagination et qu'on se laisse prendre à l'action, assez bizarrement, lorsqu'on rentre dans la réalité de la société française actuelle l'auteur est vraiment très court... Plus aucune imagination, ses descriptions font penser à des chroniques AFP qu'on délaye et certaines réalités font preuve d'un manichéisme qui fait sourire, même si le manichéisme est foncièrement l'art du roman. Un ensemble somme toute assez bof....

Bellefleur de Joyce Carol Oates

Là également un roman volumineux. Un roman assez gothique décrivant une famille singulière américaine à la croisée du 19ème et du 20ème dans un manoir immense un peu paumé. C'est très bien écrit, les personnages sont originaux, l'histoire mêle réalisme des comportements humains et anecdoctes frôlant le fantastiques, c'est un roman très touffu sans véritable ligne directrice si ce n'est de voir une famille se désagréger sous le poids du temps. Moins aimé qu'un autre roman que j'avais lu (les chutes), car plus onirique, mais c'est une oeuvre qui fait s'échapper du cours du temps et qui est distrayante.

Principe de précaution de Matthieu Jung

Est ce parce qu'il porte le nom d'un des plus fameux psychanalistes que l'auteur dissèque nos sociétés avec son oeil?... Ce n'est pas à proprement parler de la grande littérature, mais il y'a une très grande qualité d'observation dans les moeurs de l'époque.. Une ironie douce, avec pas mal de pointes féroces... Pas véritablement d'histoire, juste la description méthodique de la vie d'un trader (mais pas la haute finance, juste du back office de gnognotte... :mrgreen: ) vivant entre Le Vésinet et la station Aubert du RER A. Une famille classique, sans histoire, un boulot routinier même si la peur de la fusion met un peu de piquant, un collègue ridicule comme tout un chacun en rencontre au moins une fois dans sa vie (et malheureusement,si ça n'était qu'une fois, ce serait vivable... :mrgreen: ), tout ceci reste un peu au ras des paquerettes, mais assez jubilatoire tout de même... La force du roman ne tient pas dans le récit que dans la lucidité déployée pour parler de la vacuité de notre société... Ensuite, chacun est libre d'apprécier ou pas la conclusion du roman, montrant que sous l'apparence de la sérénité et de la sécurité, chacun est à deux doigts de perdre en fait tout sens commun...

Ivanhoé par Walter Scott

Un grand classique là encore de la littérature d'outre Manche, mais là quel chef d'oeuvre. Le genre de récit qui date de deux siècles qui parle d'évènements qui eux mêmes en ont 4, mais pas une ride... Parce qu'il y'a le rythme et l'inventivité d'une histoire exemplaire. Parce qu'il y a des personnages fabuleux. Parce qu'il y'a des rebondissements. Inutile de résumer une oeuvre comme celle-ci dont tout le monde connaît la trâme, mais à l'image des Misérables, il faut vraiment lire ce genre de bouquins car même si on connaît l'histoire, on est totalement sous le charme de l'imagination de l'auteur et pour tout dire de son génie à traquer la permanence de l'âme humaine... De la très grande littérature.

State of the Union de Douglas Kennedy

Première oeuvre que je lis de cet écrivain contemporain américain et très convaincu... Un redoutable conteur. Qui connaît très bien la société américaine, ses mensonges, ses illusions. Qui sait les traduire dans la vie toute simple d'une famille que l'on observe de la guerre du Viet Nam à celle de W... Où les petits mensonges ressortent un quart de siècle plus tard... C'est remarquablement bien mené, j'ai juste trouvé que l'auteur abusait un peu trop des rebondissements dans ce qu'il narrait. Mais la psychologie des personnages est très bien observée, l'histoire procède d'une idée assez originale, bref, j'irai voir d'autres romans de cet auteur dont l'ironie somme toute bon enfant m'a bien amusée...

Les insomniaques par Camille de Villeneuve

Là aussi premier roman, mais là j'ai vraiment été très convaincu par la qualité de cette jeune écrivain tout juste auréolée de son diplôme de la rue d'Ulm... L'histoire d'une famille d'aristocrates du sortir de la seconde guerre mondiale jusqu'aux années 2000. Son déclin inexorable, la perte du château familial. Pour autant, on ne parle que fort peu dans le roman de l'environnement économique, de la France qui change à une vitesse vertigineuse pendant ce demi siècle. L'auteur est plus dans une démarche "proustienne", s'attachant plus à parler des comportements des personnages, de leurs traits de caractères, des choix qui ont guidé leur vie. C'est en fait plus toute une galerie de portraits très réussis qui se succèdent dans le temps et où finalement il n'y a que peu de trames romanesque. Mais on sent toutefois sur les personnages la pression de la vie extérieure, ceux qui y succombent, ceux qui la nient et ceux qui en rient et font avec... Une vraie réussite qui devrait en appeler d'autres!

Si c'est un homme de Primo Lévi

Là aussi, un récit à la sortie d'Auschwitz. Inutile de revenir sur le parcours de l'auteur que tout le monde connaît. Qu'apprendre d'un tel témoignage? Ecrit entre fin 1945 et 1947, le récit ne fut pas entendu. Ce n'est que 15 ans plus tard qu'on a commencé à s'intéresser à cette oeuvre qui aujourd'hui fait figure de classique. On croit toujours qu'on a tout dit sur les camps nazis. Pas forcément faux. Mais l'oeuvre de Lévi est intéressante par l'oeil qu'il apporte sur l'âme humaine en conditions extrêmes. Comment survivre, dans un endroit dont on ne sait qu'une chose: qu'on n'en sortira pas vivant. Quelle anologie avec l'existence paisible puisque d'elle non plus on ne sortira pas vivant? On y découvre alors comment la vie s'est somme toute organisée pour ceux qui ont eu la chance (?) d'y passer plusieurs mois voire années et qui ont échappé à "la grande flamme". On y découvre aussi que ce qui a marqué l'auteur, ce n'est pas tellement la barbarie nazie, anonyme, sans visage, le camp étant organisé comme une oeuvre quelconque d'une activité humaine banale, mais d'être traité non en hommes mais en choses, bien évidemment par les nazis mais plus encore par ses propres compagnons d'infortunes. Un témoignage qui garde toute sa force.
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Ça faisait longtemps que je voulais faire un post sur le plus grand écrivain français du 20ème siècle… Je me disais que j’en aurais certainement l’occasion lorsque je m’attaquerai à sa trilogie allemande (D’un Château l’Autre, Nord, Rigodon) lorsque j’en ferais un compte-rendu, mais il y a tant d’écrivains à découvrir que lorsqu’on connaît bien une œuvre et que celle-ci ne semble pas aller dans le sens que vous souhaiteriez, on reporte souvent sine die les lectures qu’on avait prévu de faire…

J’ai abandonné le Docteur Destouches en plein milieu d’un bombardement anglais dans « Féérie pour une Autre Fois » en me disant que décidément le bonhomme en faisait vraiment trop dans la recherche stylistique et qu’il était devenu tout simplement… illisible !

Certains critiques considérant cette œuvre comme un sommet littéraire, je fus donc plus circonspect à aller suivre Louis Ferdinand dans son exil à Sigmaringen et plus tard à Copenhague pour échapper à ce merveilleux élan populaire enthousiaste qu’on a choisi de d’appeler «épuration », où le génie français, après avoir donné la pleine mesure de sa nature pendant 4 ans, à savoir faire la carpette devant l’occupant triomphant, put s’acheter une conscience à bon compte derrière les chars américains et conquérir de haute lutte sa libération… D’autres critiques considèrent en effet que Nord rejoint le sublime Voyage au Bout de la Nuit qui lança dans le monde des lettres un individu qui n’avait a priori aucune prédestination pour y rentrer et qui plus y est s’y imposer de cette manière.

J’ai donc découvert l’œuvre de Céline chronologiquement, le Voyage donc, puis Mort à Crédit, Casse Pipe, Guignol’s Band et donc une partie de Féerie pour une Autre Fois abandonné en cours de route… Je n’ai jamais eu la curiosité d’aller voir ses pamphlets antisémites (Bagatelles pour un Massacre, L’Ecole des Cadavres, les Beaux Draps) même si j’avoue que j’aurais bien aimé lire « A l’agité du Bocal » qui s’adresse à ce cher Jean Paul Sartre… Si les pamphlets ne m’ont pas attiré, ce n’est guère par goût du politiquement correct qui veut qu’on glorifie Céline pour ses romans et qu’on lui crache à la gueule le qualificatif de salaud (très sartrien…) dès qu’il s’agit de ceux-ci mais plutôt parce que je doute fort qu’il y ait un intérêt réel à voir un artiste de cette envergure se fourvoyer lamentablement à s’attaquer au « réel » auquel il ne comprenait pas grand chose quand son génie se situe dans son imaginaire, dans la création fantasmatique d’un monde d’une originalité indépassable en parlant avec une lucidité hallucinée de la vie de ses congénères.

Les plus grands écrivains n’ont pas forcément énormément d’idées. L’œuvre de Céline tient en une phrase qui apparaît peu après le début du Voyage… « La vérité de ce monde c’est la mort, il faut choisir, mourir ou mentir ». Rien de bien original à évoquer la tragédie de la condition humaine. Certes. Poursuivre les mensonges d’individus, d’une société, son absurdité, ses illusions est le propre des grands écrivains. Là où Céline est génial et où son œuvre, quand elle est lue et comprise, vous saute à la figure comme lorsqu’on reçoit un uppercut c’est qu’il montre combien la pulsion de mort est à l’œuvre dans nos sociétés modernes. Que sous le masque du confort matériel qui se développe à une vitesse débridée depuis le début de la révolution industrielle dans lequel les hommes devraient se repaître, il existe bien au contraire une insatisfaction métaphysique qui pousse nombre d’individus au plus profond d’eux mêmes à désirer la mort. Loin d’apaiser le malaise existentiel, la « modernité » déshumanise l’être humain.

Avoir ce genre d’idées est déjà en soit quelque peu à la marge, mais les développer avec le brio qui fut celui de Céline tient du sublime. Le sublime tient à deux choses : la qualité de l’imaginaire dans la création d’un monde qui a une cohérence qui vous porte tout au long de romans assez volumineux. Et bien évidemment la création stylistique, présente dès le premier roman mais qui s’affinera tout au long de l’œuvre, et qui, de mon point de vue, en viendra à asphyxier l’imaginaire et la cohérence du monde célinien des premiers romans.

Traquer le mensonge, montrer combien l’individu se fourvoie dans la bêtise est une chose, mais Céline ne va pas faire dans l’ironie, procédé classique littéraire, mais dans la farce énorme. C’est bien pour cela qu’il est souvent comparé à Rabelais, pour la truculence du langage et l’emploi de l’argot certes, mais surtout par les coups qu’il porte qui sont d’une violence extrême, sans le moindre doigté, sans la moindre finesse, mais pour autant d’une intelligence assassine. Car Céline sait mieux que tout autre que c’est souvent par la provocation qu’apparaît la vérité des êtres, des sociétés, quand on est dans une période « normale ». Il n’y a pas besoin de provocation dans les situations de stress extrême, comme le fut pour sa génération l’expérience des tranchées de la première guerre mondiale.

Mais dans le monde de l’après guerre tout lui paraît dérisoire, stupide, outré et il le crache à la face du monde en montrant combien dans maintes situations « ordinaires » combien la pulsion de mort qui pouvait apparaître légitime dans l’horreur des tranchées continue sournoisement à faire son œuvre… Que ce soit dans la standardisation de la société américaine qui lui fait horreur, que ce soit dans le monde des colonies française qu’il honnit, mais bien plus encore, et c’est ce qui fait à mes yeux tout le sublime du Voyage, dans les 300 dernières pages de l’œuvre où Bardamu, simple toubib ayant son dispensaire en région parisienne peut tout à loisir observer la « misère » humaine à l’œuvre, non la misère matérielle, mais cette misère ordinaire où l’homme se fourvoie dans son quotidien, dans des distractions ridicules, dans des relations de couple sans intérêt et où l’individu semble totalement indifférent aux êtres qu’il côtoie.

Mais plutôt que d’essayer de lister tous les thèmes abordés dans une œuvre aussi riche, le plus intéressant c’est encore de citer l’auteur à travers les quelques thèmes que j’ai abordés et qui sont loin d’être exhaustifs pour que chacun puisse se faire une idée et voir s’il a envie, pour ceux qui n’ont pas encore eu la curiosité de s’y plonger, d’aller plus loin.

Sur le mensonge d’abord… Petit extrait de Guignol’s Band :

« On est parti dans la vie avec les conseils des parents. Ils n’ont pas tenu devant l’existence. On est tombé dans les salades qu’étaient plus affreuses l’une que l’autre. On est sorti comme on a pu de ces conflagration funestes, plutôt de traviole, tout crabe baveux, à reculons, pattes en moins. On s’est bien marré quelque fois, faut être juste, même avec la merde, mais toujours en proie d’inquiétudes que les vacheries recommenceraient… Et toujours elles ont recommencé…. Rappelons nous ! On parle souvent des illusions qu’elles perdent la jeunesse. On l’a perdu sans illusions la jeunesse… Encore des histoires !

Comme je dis… ça s’est fait d’emblée. On était petit, con de naissance, tout paumé de souche.

On serait né fils d’un riche planteur à Cuba Havane par exemple, tout se serait passé bien gentiment, mais on est venu chez des gougnafes, dans un coin pourri sur toutes parts, alors faut pâtir pour la caste et c’est l’injustice qui vous broye, la maladie de la mite baveuse qui fait vantarder les pauvres gens après leurs bévues, leurs cagneries, leurs tares d’infernaux, que d’écouter c’est à vomir tellement qu’ils sont bas et tenaces ! Mois après mois, c’est sa nature, le paumé gratis il expie, sur le chevalet « Pro Deo », sa naissance infâme, ligoté bien étroitement avec son livret matricule, son bulletin de vote, sa face d’enflure. Tantôt c’est la Guerre ! C’est la Paix ! C’est la Reguerre ! Le Triomphe ! C’est le Grand Désastre ! ça change rien au fond des choses ! Il est marron dans tous les retours. C’est lui le paillasse de l’univers…. Il donnerait sa place à personne, il frétille que pour les bourreaux. Toujours à la disposition de tous les fumiers de la Planète ! Tout le monde lui passe sur la guenille, se fait les poignes sur sa détresse, il est gâté. J’ai vu foncer sur nos malheurs toutes les tornades d’une Rose des Vents, raffluer sur nos catastrophes, à la curée de nos résidus, les Chinois, les Moldors, les Smyrnes, les Botriasques, les Marsupians, les Suisses glacieux, les Mascagats, les Gros Berbères, les Vanutèdes, les Noirs-de-Monde, les Juifs de Lourdes, heureux tout ça, bien régalés, reluis comme des folles ! A faire des misères abjectes et rien du tout pour nous défendre. François mignon, ludion d’alcool, farci gâteux, blet en discours, à basculer dans les Droits de l’Homme, au torrent d’Oubli, la peau et l’âme tournées bourriques de dégoûtation d’obéir, de se faire secouer son patrimoine, son épargne mignonne, sa chérie, sa fleur des transes, que ça ne lui sert à rien jamais de s’évertuer froncer sérieux, que c’est plus franc à se mettre charogne et tout fainéant pisser sous lui, que c’est toujours du kif au même, qu’il est marron dans tous les blots, qu’il existe pas dans la course, qu’il est voué à dalle éperdu. De plus qu’en abjection du monde, il a dérouté les caprices, qu’on se fatigue même à le dépecer, à le détruire encore davantage, qu’il est réprouvé de tous les bouts ! Le Puant à l’Univers ! Salut ! Encore un peu d’injustice, il s’abomine, dégueule son sort… C’est les protestations atroces….

La Révolution dans les âmes… Faut comprendre un peu les déboires. Tout le monde s’est venu faire la poigne sur lui en position soumise. Tout l’univers s’est régalé sur le Con-le-François-quoi-quoi-pute, jusqu’au moment où tout lui flanche, lui débouline par le fondement ! Alors c’est l’infection suprême et les plus acharnés s’éloignent… Il reste béant là sur l’étal… décomposé…vert à lambeaux, plus regardable… Il s’en dégage une odeur telle que les plus dégueulasses se tâtent, se tergiversent pour le finir !

Y’a des choses que vous voyez pas ! Et qui sont essentielles pourtant ! Oh là là ! Minute ! Au fond du purin mêmes cachées ! des trous du corps ! du philtre d’entrailles ! se douterait-on ? Que c’est seulement les initiés en fermant les yeux qui chuchottent… Qu’elle est pas terminée la Messe… Que tout est pas dit !… Loin de là !… que pour les tarots il en reste ! qu’on va pas nous laisser tels quels pourrir en peinards sur le tas ! Qu’il nous demeure encore tout plein de pus et bien des gangrènes pavoisantes, des somptueux brocarts rougeoyants à revêtir !… d’écorchements très menus… avant qu’on soit vifs pour la danse, menuets affranchis, allégés, diaphanes ! ne pesant plus rien dans les ondes, évaporées, tourbillons d’ailes, forts ravissants de ci de là, d’entre Printemps ! d’entre les Vogues ! tout espiègles et furtifs et joies !gracieux au monde en son secret, tout à la magie renouvelle ! à rafales de fleurs et de mousses !… Plus légers encore virevolés… Parmi vent de rose ! Tour soucis lassés en musique… diffus emportés aux jeux d’air ! Zéphirs !… »

Bien sûr ce qui saute aux yeux, c’est le style… Inimitable ! Comment un simple toubib a pu créer cette langue ? L’imposer. Faire qu’aujourd’hui elle est sa « petite musique » qu’on reconnaît avant toute chose ? Pas de rue d’Ulm, pas la complicité de l’Université pour en faire une œuvre reconnue qui sera étudiée par les têtes blondes de toutes les générations. Non le style s’impose de lui même… Quant au fond… Ce petit extrait montre que l’œuvre célinienne répugnera aux belles âmes… Il ne faut pas avoir peur de regarder l’être humain au fond des yeux pour aborder Céline, car il n’épargnera rien… Ni personne… Il s’en délecte, il cogne, cogne, ne lâche jamais son lecteur…

Petit extrait du Voyage. Le style est beaucoup moins abouti que dans les œuvres postérieures, plus classique que dans l’extrait ci dessus. Mais le fond est toujours aussi dur… Bardamu qui s’en va vers l’empire français a de gros soucis sur le bateau… Il lui faut convaincre de sa foi dans la sainte Patrie… Il y arrive par la ruse… Morale de l’épisode :

« Ce qu’il faut au fond pour obtenir une espèce de paix avec les hommes, officiers ou non, armistices fragiles il est vrai mais précieux quand même, c’est leur permettre en toutes circonstances, de s’étaler, de se vautrer parmi les vantardises niaises. Il n’y a pas de vanité intelligente. C’est un instinct. Il n’y a pas d’homme non plus qui ne soit pas avant tout vaniteux. Le rôle du paillasson admiratif est à peu près le seul dans lequel on se tolère d’humain à humain avec quelque plaisir »

Sur la pulsion de mort, il y’aurait bien des extraits à mettre en évidence, mais j’ai choisi le paragraphe final du Voyage et l’ouverture de Mort à Crédit

« De loin, le remorqueur a sifflé ; son appel a passé le pont, encore une arche, une autre, l’écluse, un autre pont, loin, plus loin… Il appelait vers lui toutes les péniches du fleuve toutes, et la ville entière, et le ciel, et la campagne, et nous, tout qu’il emmenait, la Seine aussi, qu’on n’en parle plus »

« Nous voici encore seuls. Tout cela est si lent, si lourd, si triste… Bientôt je serai vieux. Et ce sera enfin fini. Il est venu tant de monde dans ma chambre. Ils ont dit des choses. Ils ne m’ont pas dit grand -chose. Ils sont partis. Ils sont devenus vieux, misérables et lents, chacun dans un coin du monde »

Mais s’il frappe dur, c’est aussi parce qu’il a une aspiration. En tant qu’artiste, s’il provoque avec cette violence, c’est qu’il aspire profondément à un monde qui serait différent, où les rapports entre les êtres seraient différents, qu’ils arrêtent de s’ignorer, qu’ils ne soient plus séparés et repliés sur leur piètres egos qu’une société dans une course effrénée à l’épanouissement du moi ne cesse de glorifier. La encore petit extrait de Mort à Crédit où s’exprime toute la sensibilité de l’artiste et son désespoir…

« Ah c’est bien terrible quand même… on a beau être jeune quand on s’aperçoit pour le premier coup… comme on perd des gens sur la route… des potes qu’on reverra plus… plus jamais… qu’ils ont disparu comme des songes… que c’est terminé… évanoui… qu’on s’évanouira soi même se perdre aussi… un jour très loin encore…mais forcément… dans tout l’atroce torrent des choses, des gens… des jours… des formes qui passent… qui s’arrêtent jamais… Tous les connards, les pilons, tous les curieux, toute la frimande qui déambule sous les arcades, avec leurs lorgnons, leurs riflards et les petits clebs à la corde… Tout ça, on les reverra plus… Ils passent déjà… Ils sont en rêve avec les autres, ils sont en cheville… Ils vont finir… C’est triste vraiment… C’est infâme !.. les innocents qui défilent le long des vitrines… Il me montait une envie farouche… J’en tremblais moi de panique d’aller sauter dessus finalement… de me mettre là devant… qu’ils restent pile…Que je les accroche au costard… une idée de con… qu’ils s’arrêtent… qu’ils ne bougent plus du tout !… Là qu’ils se fixent… une bonne fois pour toutes ! Qu’on les voye plus s’en aller. »

Si Céline a vécu pendant une époque troublée, ce qu’il a mit en évidence dans son œuvre est toujours d’actualité. C’est pour cela qu’elle dure. Que 80 ans après sa parution, le Voyage demeure toujours aussi moderne, pas daté. Au delà de l’âme et de la condition humaine, il parle de nos sociétés qui évoluent toujours dans le même sens, donner toujours plus de confort matériel à l’homme, lui permettre de s’épanouir toujours voire de s’éclater… Le devoir de l’épanouissement niais comme aboutissement d’une existence le tout servi dans un conformisme bon teint et si gentillet… Mais plus de Céline dans le landernau littéraire, un tel souffle ne passerait probablement plus aucun parvis de maisons d’édition…
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Le Sermont de la Chute de Rome par Jérôme Ferrari (prix Goncourt 2012).

Si le but d'un prix littéraire servait seulement à faire découvrir, un auteur, une oeuvre et non pas à booster les ventes de maisons d'éditions se répartissant le magot à tour de rôle, ce serait vraiment une chose estimable, et peut être que dans la liste desdits prix, on trouverait des textes dont la postérité dépasse l'année, chose rarissime... :mrgreen:

Je n'aurais probablement jamais lu Jérôme Ferrari sans la publicité faite autour de son roman, comme chaque année lorsque l'heure du Goncourt sonne... Généralement je m'en tiens à l'écart, mais là encore, comme dans le cas des Bienveillantes ou encore de l'Art Français de la guerre l'an passé (où je n'aurais pas perdu grand chose à m'en tenir à l'écart... #-o ), le thème du roman de Ferrari m'a fait céder à la tentation consumériste... Voir comment un prof de philo allait adapter à la littérature une des pensées les plus riches de la théologie chrétienne, à savoir celle de Saint Augustin...

J'ai trouvé l'exercice plutôt réussi. D'abord, parce que l'auteur sait vraiment bien écrire... Je n'irai pas à dire que « son écriture est somptueuse d'exigence » comme il est écrit sur la 4ème de couverture, mais il est vrai qu'aujourd'hui que dès qu'un écrivain fait simplement oeuvre d'écriture et non pas de vomissure d'ego sur du papier libre, on y voit tout autre chose que ce qui devrait pourtant simplement ressortir comme de l'ordre de la normalité...

Sur le fond, le roman est assez court, les personnages esquissés à grands traits, ce qui fut leurs années de formation, leurs émotions également, la société corse assez grossièrement décrite, mais comme on l'aura compris, le but est de faire une parabole de la pensée de St Augustin alors que Rome est depuis longtemps détruite, dans notre monde contemporain. C'est l'histoire de deux amis d'enfance qui deviennent inséparables au point de choisir les mêmes études de philosophie, ayant toutefois un caractère dissemblable, l'un beaucoup plus ombrageux et nature que son acolyte parisien, qu'on pourrait qualifier d'évaporé ou d’égoïste immature... Comme souvent, les années d'études supérieures se révèlent très décevantes, et lorsque l'opportunité leur est donnée de reprendre la gérance du bar du village corse où l'un passa son existence et l'autre ses vacances, chacun veut en saisir l'opportunité... Le but de l'expérience étant de montrer combien les choses terrestres sont périssables et qu'il ne faut pas s'y attacher... Mais il vaut mieux lire l'auteur, sa subtilité, sa façon à conduire au dénouement, qui certes est largement prévisible dès le début de l'oeuvre, mais dont on ne voit pas jusqu'aux dernières pages quelle va être la réalité de la chute. Celle ci est véritablement déroutante, d'une très grande sauvagerie, mêlée d'une cruauté réelle qui fait que finalement, malgré la faiblesse et la légèreté de la description des caractères des personnages, on retient le dénouement tragique qui donne du corps et du volume à cette oeuvre et qui m'a donné envie de lire d'autres livres de l'auteur... Quant à Saint Augustin, j’avais déjà donné… :mrgreen:

Pour terminer, un petit extrait montrant la désillusion du héros corse après quelques mois d’études en Sorbonne. On s’y fera une idée du style de l’auteur mais c’est aussi un passage que j’ai beaucoup apprécié car montrant parfaitement le ressenti que j’eus à m’asseoir sur les bancs d’autres établissements parisiens…

« Libéro avait fini par trouver ses propres raisons de détester Paris pour lesquelles il n’était nullement redevable à Matthieu. Et c’est ainsi que, chaque soir et chaque matin, dans un wagon bondé de la ligne 4, ils communiaient côte à côte dans une amertume sans remède qui n’avait pourtant pas pour eux le même sens. Libéro avait d’abord cru qu’on venait de l’introduire dans le cœur battant du savoir, comme un initié qui a triomphé d’épreuves incompréhensibles au commun des mortels, et il ne pouvait pas s’avancer dans le grand hall de la Sorbonne sans se sentir empli de la fierté craintive qui signale la présence des dieux. Il emmenait avec lui sa mère illettrée, ses frères cultivateurs et bergers, tous ses ancêtres prisonniers de la nuit païenne de la Barbaggia qui tressaillaient de joie au fond de leurs tombeaux. Il croyait à l’éternité des choses éternelles, à leur noblesse inaltérable, inscrite au fronton d’un ciel haut et pur. Et il cessa d’y croire. Son professeur d’éthique était un jeune normalien extraordinairement prolixe et sympathique qui traitait les textes avec une désinvolture brillante jusqu’à la nausée, assénant à ses étudiants des considérations définitives sur le mal absolu que n’aurait pas désavouées un curé de campagne, même s’il les agrémentait d’un nombre considérable de références et citations qui ne parvenaient pas à combler leur vide conceptuel ni à dissimuler leur absolue trivialité. Et toute cette débauche de moralisme était de surcroît au service d’une ambition parfaitement cynique, il était absolument manifeste que l’Université n’était pour lui qu’une étape nécessaire mais insignifiante sur un chemin qui devait le mener vers la consécration des plateaux de télévision où il avilirait publiquement, en compagnie de ses semblables, le nom de la philosophie, sous l’œil attendri de journalistes incultes et ravis, car le journalisme et le commerce tenaient maintenant lieu de pensée, Libéro ne pouvait plus en douter, il était comme un homme qui vient juste de faire fortune, après des efforts inouïs, dans une monnaie qui n’a plus cours. Bien sûr, l’attitude du normalien n’était pas représentative de celle des autres enseignants, lesquels s’acquittaient de leur tâche avec une austère probité qui leur valait le respect de Libéro. Il vouait une admiration sans bornes au doctorant qui, tous les jeudis de dix-huit à vingt heures, vêtu d’un pantalon en velours côtelé beige et d’une veste vert bouteille à boutons dorés qui semblait sortir d’un magasin de la Stasi et attestait de son indifférence aux biens matériels, traduisait et commentait imperturbablement le livre gamma de la métaphysique devant un maigre public d’hellénistes obstinés et attentifs. Mais l’ambiance de dévotion qui régnait dans la salle poussiéreuse de l’Escalier C où on les avait relégués ne pouvait dissimuler l’ampleur de leur déroute, ils étaient tous des vaincus, des êtres inadaptés et bientôt incompréhensibles, les survivants d’une apocalypse sournoise qui avait décimé leurs semblables et mis à bas les temples des divinités qu’ils adoraient, dont la lumière s’était jadis répandue sur le monde. »
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Message par mephisto »

Vient de sortir à la FNAC les filles !!!!! :wink: :lol: :lol:


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Re: [topic unique] LIVRE

Message par visiteur »

J’ai parlé un peu plus haut d’un premier roman que j’ai particulièrement apprécié, il s’agit des Insomniaques de Camille de Villeneuve.

Il y’a, vers la fin de l’œuvre, un court chapitre qui explique son titre. Il s’agit d’un dialogue entre deux sœurs ou plutôt des réflexions de l’une d’elle sur leur famille. Bien évidemment, ce passage s’insère totalement dans la trame du roman, mais j’ai trouvé qu’il dépassait aussi son cadre, comme si à travers ces lignes, il faisait écho à la décrépitude la société française telle qu’on la connaît aujourd’hui… Une amère réflexion sur le temps présent… Voici ces quelques lignes, d’une grande profondeur, c’est pour cela qu’elles ont davantage place au niveau littérature plutôt que dans un sujet plus haut où elles pourraient pourtant parfaitement s’insérer… :mrgreen:

« « Je dois partir » dit Vanessa à Jacqueline quelques jours après le divorce. Elles prenaient un thé dans la cuisine où elles s’étaient retrouvées, cinq ans auparavant. « Je dois m’en aller.
- Où ça » demanda Jacqueline, en comprenant que sa question n’avait pas de sens. « Et les enfants ? ».
Vanessa la regarda longuement de ses petits yeux que prolongeaient de longues pattes d’oie. « Je dois partir Jacqueline. J’ai besoin de me reposer. Regarde-moi, regarde-nous tous…
-Que veux tu dire ? »

Vanessa soupira. Elle détourna les yeux.

« Il n’est pas même pas sûr que tout s’achève à cause de nos difficultés matérielles. Non… Notre décadence économique n’est qu’une apparence dont notre pudeur, ou notre fierté, habille notre décadence morale. Nous mourrons, vois-tu, de la haute idée que nous avons de nous mêmes, de notre supériorité intellectuelle que rien ne saurait entamer. Pourtant nous ne sommes ni cultivés ni curieux, nous ne sommes ni capables d’un sentiment spontané ni de réelle affection. Notre politesse nous pousse à des ridicules dont nous ne sommes pas même conscients. Nous pensons faire croire à l’autre que nous l’exhaussons par notre humble déférence, et nous nous flattons de nos stratagèmes. Nous sommes seulement incapables de sincérité et de justesse. Nous sonnons faux. »

Vanessa pétrissait ses phalanges et ses ongles rongés contre ses paumes. Elle observait les tasses de porcelaine blanche, le café noir dans le pot d’étain. Jacqueline regardait sa sœur passer le pouce le long de la table blanche.

« Nous mourrons de notre peu de recul historique, nous qui nous rengorgeons de tant d’histoire, continua-t-elle. Nous sommes les otages de l’idée que nous nous faisons de notre mission… Nous voulons nous répandre comme un principe généreux, sans nous demander si nous avons quelque chose à recevoir. Nous nous croyons les conservateurs de valeurs dont, disons-nous, le monde a besoin, sans même nous interroger sur leur pertinence. Nous sommes persuadés d’éprouver les douleurs les plus vives quand elles ne sont que celles de l’humaine condition. Nous gémissons sur notre vie quand nous sommes heureux, nous n’avons plus ni larmes ni mots quand le malheur s’abat sur nous. Nous vivons avec plus de plaintes et moins de profondeur que nos voisins. Nous voulons transformer le monde, sans penser que c’est nous qui avons besoin d’être transformés. »

Sa tasse de café dans sa main tremblante, Vanessa tourna le dos à sa sœur, comme s’il lui fallait l’infini des toits de la ville pour continuer.

« Nous nous asseyons sur les fantasmes de la gloire familiale, sur les morts accumulés des générations passées, en pensant qu’ils nous élèvent, qu’ils nous donnent du monde un vaste panorama ; nous ne sommes assis que sur un tas de ruines.

« Nous compulsons des livres qui citent notre nom, collectionnons les objets marqués à nos chiffres, recherchons les portraits qui sont passés dans nos maisons, dressons des généalogies, nous sommes d’avides nécrophiles, des idolâtres. »

Elle ne se retourna pas. Il sembla à Jacqueline, quand elle reprit, que sa voix venait du ciel découpé par la fenêtre.

« Nous ne haïssons pas le monde, ni les gens qui ne nous ressemblent pas. Pire, nous les prenons en pitié de n’être pas comme nous. Quant aux autres qui nous ressemblent et dont les noms sont cousins du nôtre, nous les craignons, car ils menacent notre supériorité. Nous haïssons le changement, nous voulons que chacun joue son rôle dans notre cosmogonie mortifère, que l’on s’empêche de croître, que l’on se pétrifie. Nous sommes des insomniaques, incapables de sommeil et de repos, car nous attendons de revivre notre passé, nous voyons en toute naissance la marque obsolète de notre histoire, nous ne savons pas oublier. » Elle se retourna vers Jacqueline. « Mais moi, je veux dormir. Je veux dormir maintenant, ne penses-tu pas que ce soit simple ? »

Sa main tremblait tant que le café se renversa sur sa chemise, et lui fit une tâche sur le sein gauche.

Comme Jacqueline ne pouvait prendre en pension trois enfants en plus des siens, Vanessa demande à Marguerite si elle garderait Madeleine. Marguerite accepta, bien qu’elle n’eut pas une affection particulière pour la petite fille de dix ans, elle avait l’impression que, pour la première fois, elle faisait quelque chose pour sa fille. Après avoir parlé à chacun de ses enfants, Vanessa partit un matin. Elle promit de donner des nouvelles. Personne ne savait où elle s’en allait."
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Message par Plongeon »

le changement, c'est fatiguant...


sinon je n'arrive évidemment pas à lire la bio de zlatan, même pour rire...je vais la refiler à un de mes potes suédois, ou alors elle finira dans la cabane au fond du bois...

dans le point de cette semaine, un bouquin commenté de Bruno Le Maire, "jours de pouvoir", où il évoque beaucoup Sarkozy...

juste une citation de Carla qui m'a bien fait rire: "pourquoi tu ne laisses pas parler les autres, mon chéri? Tu fais une réunion et tu ne laisses pas parler les autres, ça sert à quoi?"

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Message par Alexdu27 »

Quelqu'un pourrait me recommander un livre sur la communication ? C'est assez urgent.
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Message par chezwam83 »

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Message par visiteur »

Un garçon singulier de Philippe Grimbert

Premier livre que je lis de cet auteur qui se veut freudien... Mouais, c'est pas mal écrit, il y'a un portrait effectivement singulier, celui d'un adolescent totalement en marge, véritable éponge à émotions totalement inadapté à toute vie sociale, celui d'un jeune homme de l'époque, en proie à la libido de la mère de l'ado, véritable mante religieuse, s'adonnant à l'écriture de romans... légers dira-t-on... :mrgreen:
On passe pas un désagréable moment, ça se lit facilement, c'est plaisant, mais bon, c'est une oeuvre dans laquelle on rentre et ressort sans même avoir eu le l'impression d'y être véritablement rentré... :mrgreen:
N'est pas Stefan Zweig qui veut, mais je ne pense pas que ce soit l'ambition de l'auteur...


Du temps qu'on existait par Marien Defalvard

Suis tombé sur cet ouvrage totalement par hasard en format poche... Le titre m'a intrigué, le sujet du livre aussi, et puis je me suis souvenu que ce livre avait défrayé la chronique littéraire de la rentrée 2011.... Favori du Goncourt, il n'avait obtenu que celui inconnu de Flore, coiffé par Jenni...

Or petit génie c'est bien de Marien Defalvard qu'il s'agissait... Roman écrit en 2007 après son bachot obtenu à 15 ans, Marien Defalvard usait depuis lors ses fonds de culotte sur les bancs de l'Hypokhagne de Louis Le Grand...

Je me souviens que la critique était très partagée à l'époque. Certains voyaient dans le jeune homme le nouveau Radiguet de ce début de 21ème, d'autres un hypokhagneux talentueux n'ayant finalement pas grand chose à dire....

Et à vrai dire, à l'issue de la lecture de ce livre qui nécessite une dizaine d'heures de concentration, je demeure fort dubitatif...
Dubitatif, car le jeune a du talent, c'est indéniable; c'est même admirable; c'est toutefois assez effrayant au fond qu'un gamin de 15 ans fasse preuve d'un tel esprit de synthèse. A la fois pour saisir les grand thèmes de la littérature, faire preuve d'une telle souplesse de style. De ce point de vue, la comparaison avec Radiguet a tout son sens... Mais elle s'arrête là.

Car ce qu'il y'a un peu d'effrayant en lisant cet ouvrage, c'est que ce gamin ne semble pas avoir mis le nez dehors de sa vie... Qu'il l'a totalement apprise dans les bouquins et rien d'autre. Ses personnages ont de la consistance, ils sont très bien construits, mais on dirait des copier coller de type qu'il a parcourus et qu'il adapte à sa manière. Ils sont totalement évanescents comme la société dans laquelle il les fait se mouvoir. Celle-ci n'a pas la plus petite description réaliste, on va des années 60 aux années 2000 mais s'il ne précisait pas les dates, mis à part quelques détails matériels comme l'automobile il pourrait quasiment s'agir des années 30 aux années 70... Voire un monde proustien...

Mais pourtant... J'ai eu la tentation d'arrêter la lecture au bout d'une cinquantaine de pages, car véritablement le sentiment d'être dans une interminable rédaction d'excellent élève est patent... Mais... Il y'a quand même quelque chose. Des trouvailles qui font que ce ton monocorde, quasi impersonnel, cette longue mélancolie trouve périodiquement des nuances qui font qu'on a envie de poursuivre le personnage dans sa traversée de l'existence, qui est un long évitement.

Et qu'au bout du compte, je laisse le bénéfice du doute à cet auteur en herbe. S'il a déjà une plume, il lui reste néanmoins tout à prouver, ce qui fait la race des grands, l'originalité de l'oeil. Mais d'un oeil qui regarde autour de lui et non pas dans des bouquins qu'il synthétise parfaitement, parfait exercice pour attraper le concours de la rue d'Ulm, mais pas nécessairement celui qu'il faut pour rester dans l'histoire de la littérature, plus que le temps d'une rentrée littéraire...

Un petit extrait (il s'agit bien d'un gamin de 15 ans qui écrit... #-o )

"Je me souviens de l'amour, de la mort. On a beau dire, une fois qu'on a pris conscience des deux, de la paire odieuse et vitale, il ne reste plus beaucoup d'espoirs à ronger. La vie vous a enfumé, elle vous a fait, quatorze années inconscientes et magiques, miroiter ses plus beaux profils, les plus avantageux; son poitrail saillant, sa silhouette de bal, ses biscottos de bronze. Et puis, soudainement, cruellement, elle vous a dit, méchanceté, dérilection, supplice, elle vous annonce, comme ça, que votre vie de derrière est finie, vos plus beaux morceaux: l'inconscience, l'insouciance, la crédulité finies, on passe au deuxième volet, au deuxième acte, et pluis, flûte alors, rideau! rideau sur la vie! c'est insupportable! il n'y a plus rien à faire, plus rien à ajouter, reste le pâle remède des jours, les beaux jours que vous contemplez, que nous contemplons le soir au moment du coucher, quand le soleil, lui aussi à la couche, est tué sur la crête; l'instant précis où toutes les croyances, les espérances s'écroulent, où il ne reste plus qu'un regret, un pitoyable, un gigantesque regret. Où il ne reste plus, à l'instant mourant du soleil, dans votre lit, sans plus d'envie, sans plus d'énergie, que le passé, embelli par la laideur du présent, par la force du temps, par la splendeur du souvenir; célébré et joyeux, et le soir de juillet au couchant qui s'expose- et maintenant vous fermez les yeux, vous vous retirez dans vos chambres closes, vous fermez les volets; tout s'est enfui, et pourtant vous vivez, oh!oui! évidemment! vous avez la certitude que vous ne connaîtrez plus jamais ce qui fut le passé, intense, mutique, tentez à votre bouche de rameuter ce goût; mais votre bouche rumine le présent, ruminant et fade comme de l'herbe sèche.

J'avais cru que l'amour serait une comptine régulière, entêtante, sirupeuse, qu'on ne se lasserait jamais d'écouter. On me disait l'"amour" mais je ne savais pas de quoi on me parlait. Il m'apparaissait comme un peu dérisoire. Je me doutais qu'en grandissant il devenait bien autre chose qu'une comptine. Elle tournait en rond comme tant de musiques, comme le vieux phonographe, comme les chansons dramatiques, les airs dansants dans les boites ( en 1974, d'aucuns disaient dancings).
Il faut dire que c'était un sentiment pugnace. L'amour! les autres que vous voyez rôder devant vos yeux, probables proies, le piquant que réclament les filles, la beauté que demandent les garçons. Le complet de la séduction, les codes, les devoirs, les obligations du petit dieu insoumis, impuissant et lunatique. Jusqu'à quatorze ans, je n'avais éprouvé aucun sentiment de ce genre, et je m'en portais très bien: j'avais cajolé la tendresse, le copinage, l'amitié, pas l'amour. Et puis ce nom enveloppant, ce tissu pour chat sur canapé. Je me souviendrais toujours de la première fois que j'ai dit "je t'aime" (je ne m'en souviens pas, encore heureux), les mots n'étaient pas de moi, on m'avait forcé à les dire, j'avais la bouche pleine de guillemets."
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Re: [topic unique] LIVRE

Message par boubou37 »

je vais passer pour un vieux con de Philippe Delerm

c'était un questionnement ou une affirmation ?
seules quelques pages de sa première gorgée de bière auront réussi a me toucher, depuis il exploite le filon, toujours de la même façon.
çà en devient lassant.

jusqu'au rythme devenu habituel scandant la même litanie, dieu que c'est ennuyeux ! aucune surprise, trop de facilités.
non je ne boirai pas ta coupe jusqu'à la lie...
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Re: [topic unique] LIVRE

Message par visiteur »

J'avais envie de voir ce que pouvait bien valoir la plume d'un politicien en vue, Normalien de son état, et j'ai donc lu deux de ses oeuvres récentes, la première un roman pour évoquer la vie d'un chef d'orchestre qu'il admire, le second sur la fin du mandat d'un autre chef d'orchestre dont on sent qu'il exerce sur lui une sorte de fascination et un sentiment dubitatif...


Musique absolue, une répétition avec Carlos Kleiber.

Je n'ai jamais vu ni entendu la moindre interprétation de ce chef allemand que Bruno Le Maire considère comme un génie musical. Le mérite de ce livre est déjà de le faire connaître au travers d'un portrait romancé. Le livre est court, le style est limpide, Bruno Le Maire montre qu'il sait écrire... Comme quoi Charles de Gaulle qui était aussi un redoutable "écrivain" avait peut être la dent dure lorsqu'il disait qu'il cherchait un Normalien qui saché écrire pour remplacer Michel Debré à Matignon... C'est avant tout un bel exercice de style mais qui montre la place que cet homme accorde à la musique, qu'il sait en parler, et à travers elle à dresser un portrait subtil d'un homme.

Trouvé un lien où l'auteur parle de son livre, de son rapport à la littérature, à la musique et également à la politique.

http://www.youtube.com/watch?feature=pl ... h1mKgM3fEg

Jours de pouvoir

Là, l'oeuvre est plus ample, beaucoup plus ample, il s'agit d'une sorte de journal au jour le jour de la vie de Bruno le Maire entre le remaniement ministériel qui confirme François Fillon au poste de premier ministre et confirme, en sonnant le glas à ses ambitions pour le poste, l'auteur à celui de Ministre de l'agriculture.

J'avoue avoir été un peu dérouté par l'oeuvre. Parce qu'elle preuve d'assez peu de hauteur de vue. Ce n'était sans doute pas son but, mais si on la compare par exemple avec celle d'un autre Normalien, Alain Peyreffite pour ne pas le nommer sur son expérience comme Garde des Sceaux, on reste très déçu. Il est vrai que synthétiser l'expérience de l'agriculture française, européenne et mondiale n'aurait intéressé que quelques initiés sur des aspects très techniques et rébarbatifs (difficile de s'enflammer sur la PAC et autres quotas de pêche...).

Alors Bruno Le Maire parle bien sûr de ce quotidien, mais finalement très superficiellement... Ce qui ressort du bouquin, c'est que beaucoup de monde l'a trouvé très bon ( :mrgreen: , mais pourquoi pas après tout) et que c'est parce qu'on est très bon dans son domaine qu'on ne progresse pas dans le milieu politique (parce qu'il est difficile de vous remplacer à votre poste, surtout quand le milieu agricole est stratégique pour le pouvoir en place).

La seconde chose qui ressorte de l'oeuvre, c'est le sentiment que la vie de ministre est finalement celle d'un pigeon voyageur. Peu de place pour rentrer dans le fonds des choses, celles-ci vous sont présentées par des équipes parfaitement rodées qui vous les mâchent, vous les présente, le but d'un ministre étant d'avoir un très bon esprit de synthèse pour les appréhender, et ensuite savoir négocier avec ses interlocuteurs pour imposer son point de vue ou reculer sur des choses qui paraissent non déterminantes pour ne pas céder sur l'essentiel.

Le troisième intérêt du bouquin est bien évidemment, dans ce genre de choses, les portraits des personnalités qui y sont dressés. Au premier titre Nicolas Sarkozy dont on sent combien Le Maire semble dubitatif à son égard, la reconnaissance d'une intelligence exceptionnelle et intuitive, d'une énergie incomensurable, mais aussi ce doute qui le ronge, ce complexe qu'il nourrit vis à vis de personnalités qui ne le valent pas mais qui ont su être plus persévérantes ou tout simplement conformistes pour décrocher dans leur jeunesse les passeports de la méritocratie française que sont les diplômes des très grandes écoles et qu'il ne possède pas. D'autres portraits éloquents sont faits, ceux que j'ai le mieux retenu est celui d'Edouard Ballardur et de Valéry Giscard d'Estaing auquel Bruno Le Maire dresse un portrait qui tient de la fascination pour une intelligence totalement supérieure.

Au delà de ces caractéristiques finalement assez classiques pour un bouquin de ce type, ce que j'ai vraiment aimé en revanche, ce sont ses qualités littéraires, indéniables, cet homme a une plume, vraiment, une profondeur aussi dans ses réflexions sur la fragilité de l'existence, de la mort qui frappe à tout moment et qui le laisse pantois.

On sent qu'il pouvait aurait pu écrire quelque chose de plus profond, sur la campagne electorale, on ne sort pas de l'anecdocte, sur l'évolution de la société française, on reste sur des grands traits, des esquisses, alors que l'auteur avait le potentiel pour faire bien mieux. Pourquoi ne l'a t-il pas fait? Simple stratégie pour ne pas trop montrer ses idées et avancer masquer? Pas impossible, mais en fin de compte frustrant.

Pour terminer un passage que j'ai bien aimé où l'auteur montre son ambivalence entre son ambition politique (qu'il ne nie pas) et celle de la littérature d'où procède ses années de formation et dont on sent qu'elle n'est pas feinte et qu'il y'a un vrai talent.

"Dimanche 5 juin (2011)"

Qui écrit en moi? Qui fait de la politique? Où commence la politique et où se termine la littérature? Pour le moment, je suis incapable de répondre à ces questions. La politique nourrit mon écriture et elle la bride. La littérature tend son miroir à mon action politique et elle la juge. De manière grossière, elle reproduit la réalité du temps politique et évite de le réduire à un début et à une fin, comme le font les Mémoires, qui sont le plus souvent des oublis organisés. Borgès juge sévèrement les politiques argentins qui écrivent: "ils ont appris à écrire comme on pourrait apprendre à jouer aux échecs ou au bridge. Ils n'étaient pas du tout de vrais poètes ou de vrais écrivains. C'étaient des procédés qu'ils avaient appris, et ils les avaient parfaitement appris. Ils savaient tout sur le bout des doigts. Mais la plupart d'entre eux, sauf 4 ou 5, semblaient penser que la vie n'a rien de poétique ou de mystérieux. Ils considéraient les choses comme acquises. Ils savent que, lorsqu'ils doivent écrire, eh bien, ils doivent soudain devenir triste ou ironiques. (...). Oui, ils mettent leur casquette d'écrivain et ils adoptent l'humeur adéquate, et ensuite ils écrivent. Par la suite ils retombent dans la politique ordinaire. " (entretien avec Paris Review 1967). Si je ne suis pas un vrai poète ou un vrai écrivain, pourquoi poursuivre? Mon ambition se résume à faire partie des 4 ou 5 de Borgès."



PS ( :mrgreen: ): une très belle remarque d'Edouard Balladur le lendemain de la défaite de Nicolas Sarkozy après tous les hommages qu'il reçut de son camp: " vous voyez, cher ami, ce qu'il y'a de bien quand on n'est plus rien, c'est qu'on est très gentil avec vous. C'est à se demander pourquoi on veut absolument devenir quelque chose"
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Message par visiteur »

La vérité sur l’affaire Harry Québert de Joël Dicker

Ce fut l’une des révélations de la rentrée 2012, un immense succès à la fois critique et éditorial, le livre ayant suscité un réel engouement des ventes. Il remporta le grand prix de l’Académie Française ainsi que le Goncourt des Lycéens mais fut coiffé par le remarquable Sermont sur la Chute de Rome de Jérôme Ferrari pour le Goncourt.

Il ne faut pas comparer les œuvres mais les prendre comme elles sont chacune avec leur spécificité, mais disons, pour faire court, que le Sermont était doté de davantage de qualités littéraires que le bouquin de Dicker, plus exigent dans sa construction, dans son style, dans son ironie à froid, plus sèche et plus révélatrice de l’état d’une société.

Néanmoins, le livre de Dicker est pourvu de grandes qualités. C’est d’abord un roman qui est construit sur une base totalement ludique voire ingénieuse. De quoi s’agit-il ? Un jeune écrivain (Marcus Goldman) en panne d’inspiration se rapproche de son mentor (Harry Québert) pour trouver des conseils auprès de lui avec le succès de son premier roman alors qu’il se retrouve totalement sec pour pondre le second et se trouve sous la pression de son lectorat et surtout de son éditeur… Ledit mentor se retrouve soudain aspiré dans une histoire sordide de meurtre d’une adolescente survenue 35 ans plus tôt dans lequel il a joué un rôle clé… La reconstitution de l’affaire sera donc la trame dudit second roman….

L’ingéniosité de la construction du bouquin tient dans le fait qu’on suit sa gestation au fil des chapitres. Chacun des 31 chapitres fait l’objet de conseils d’Harry à Marcus pour construire une œuvre et on suit donc chacun desdits conseils ou remarques du début à la fin… Mais plus que ce procédé, ce qui est ludique, c’est l’histoire où l’auteur mène par le bout du nez son lecteur, lui révèle certains détails puis revient en arrière, ou contraire met en lumière des détails qui n’avaient pas été explorés si bien que ça n’est que très progressivement que la lumière sur le meurtre Nora Kellergan sera établie. Bon, bien sûr, il y’a quelques ficelles visibles, mais bon, je me suis laissé pas mal prendre par le récit même si vers la fin j’ai trouvé que l’auteur en faisait trop question rebondissements à suspens…

Au delà de l’imbroglio de l’histoire bien menée, j’ai bien aimé aussi le portrait de pas mal de personnages dans le roman. Outre les deux protagonistes sus nommés, il y’a une bonne dizaine de personnages que l’on voit évoluer de près, bien croqués, où chacun apporte sa propre vérité à l’affaire. Je suis resté beaucoup plus circonspect en revanche sur ce qu’on pu dire certaines critiques sur la vérité de la société américaine décrite par l’écrivain : c’est beaucoup plus une parabole d’une histoire ancrée dans une société occidentale que sur la société américaine elle même, ses descriptions m’ont paru trop superficielles par rapport à ce qu’emmènent les écrivains américains eux mêmes qui en sont de réels contempteurs. Mais c’est suffisamment subtil pour paraître crédible.

Style très simple d’accès, pas véritablement travaillé, fluide, je dirais presque journalistique si ceux-ci savaient écrire…

Petit extrait de l’ouverture du chapitre 28 (et donc début de l’ouvrage puisque la chronologie est inversée…)

« L’importance de savoir tomber » (Université de Borrows, Massachusetts, 1998-2003)

- Harry, s’il devait rester qu’une seule de toutes vos leçons, laquelle serait-ce ?
- Je vous retourne la question
- Pour moi ce serait l’importance de savoir tomber.
- Je suis bien d’accord avec vous. La vie est une longue chute, Marcus. Le plus important est de savoir tomber. »
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